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La liberté de la presse

Les journalistes occidentaux portent aux nues à la fois le point de vue de la liberté et cette liberté.  Dans le monde libre, la liberté impose pourtant à chacun, sauf aux chômeurs dont le point de vue n’a aucune importance, d’adhérer arbitrairement à certains points de vue sous peine d’être traité en paria, de se faire licencier, exclure. Un journaliste n’est donc pas du tout libre. Mais, par-dessus le marché, il doit dire et penser à tout prix qu’il est libre alors qu’il ne l’est pas.

Pour le journaliste, comme pour tant d’autres, il y a le bien et le mal, les mauvais et les bons. Les mauvais: Pol Pot, le Sentier lumineux, etc., le parti unique. Les bons: la liberté de pensée, la liberté d’une manière générale. Cela fait 50 ans que les journalistes disent la même chose. La presse est un appareil idéologique, comme l’école, la famille et l’état. Elle a l’air de ne pas avoir d’a priori. Elle le prétend sans cesse. Cet argument rédhibitoire est particulièrement efficace. C’est pourtant exactement l’inverse. Elle n’a QUE des a priori. Sa raison d’être est de propager des a priori.

Sur un autre plan, c’est le point de vue d’une seule liberté qui compte. Les autres n’ont d’intérêt que tant qu’elles n’entrent pas en conflit avec la principale, celle que les journalistes adorent. Or il semble bien qu’il y ait d’autres vérités, ou, en tout cas, une autre vérité:  celle des victimes de cette liberté qu’ils jugent tellement exemplaire.

Tout cela est choquant : les a priori répétés, reproduits des milliers de fois à l’identique dans toute la presse libre, et qui prétendent en même temps ne pas représenter des a priori.

Les journalistes occidentaux ne dénoncent pas les bombardements du Cambodge. Ils les jugent insignifiants, ils les présentent comme une formalité. Ces journalistes ont par contre mis le paquet pour dénoncer les crimes de Pol Pot, et il est par conséquent impossible de prétendre que les Khmers rouges auraient eu la moindre raison de se venger, de punir qui que ce soit. S’efforcer de relativiser le moins du monde la gravité des crimes des Khmers rouges est assimilé à un sacrilège, expose à se faire traiter de monstre, à être privé de son droit de parole.

Aujourd’hui encore, tout ce qui n’est pas la liberté de marché est le diable, tout ce qui critique la liberté dérégulée du marché est pris pour un ennemi, que l’on bombarde mécaniquement.

Les journalistes de la presse libre prétendent s’appuyer sur des comptes rendus objectifs, basés sur l’observation et la description des faits. Mais ils ignorent ce qu’écrivent les journalistes de l’autre camp, qui pourtant se basent sur des descriptions des faits et sur des comptes rendus objectifs également.

La liberté à laquelle se réfèrent les journalistes, celle des régimes de liberté dominants, a une prétention hégémonique. Elle impose l’adoption d’une multitude de règles, qui sont loin d’être équitables. Elle cause un immense gâchis, et se sert d’une violence préméditée qui suscite le chaos. Tout ce qui représente une liberté concurrente est perçu négativement.

Pour la presse occidentale, l’autre camp passe son temps à bafouer des valeurs que le sien respecte et a raison de vouloir faire respecter. Elle l’accuse sans arrêt de commettre des atrocités, et de mentir à tour de bras. Mais c’est purement et simplement de la propagande, un parti-pris obligé. La presse rend compte de toutes sortes de situations à sa manière, elle les interprète comme elle veut. Le but de ce jeu de langage est de naturaliser une série d’idées, de préjugés, en leur donnant l’apparence de faits objectifs.

Si les journalistes occidentaux avaient fait leur boulot, ils auraient d’abord dénoncé les exactions commises par les Américains, leurs bombardements massifs et sélectifs du Cambodge, ils en auraient parlé tous les jours pendant dix ans, parce que c’est évidemment beaucoup plus grave que les peccadilles qu’ils reprochent à tant de gens. Les journalistes auraient expliqué que les exactions monstrueuses commises PAR LA SUITE par les Khmers rouges étaient le contrecoup, la conséquence de ces bombardements, qu’il s’agissait d’une punition, comme celle que l’on a infligé dans notre pays aux collaborateurs, dont la violence s’explique par la violence des bombardements massifs du Cambodge, et par la complicité des victimes du régime de Pol Pot avec les auteurs de ces épouvantables crimes de guerre.

La presse libre a peut-être le sens de l’objectivité, mais elle n’a pas le sens de la mesure.

Le pire consiste à croire qu’il ne peut y avoir d’autre vérité que le seul point de vue de cette liberté que certains journalistes et une partie des gens identifient du reste à la vérité. Il s’agirait de la vérité parce qu’il s’agirait du point de vue de la liberté. Mais il y a toutes sortes de libertés, et il y a donc toutes sortes de vérités.

Il y a longtemps, quand on a inventé la démocratie, les écarts de richesses étaient moins importants, mais seuls les riches avaient le droit d’élire des représentants. Actuellement quelques dizaines de personnes détiennent 50% des richesses existantes, et des milliards d’autres se partagent l’autre partie de ces richesses. La liberté leur coûte très cher, et ne rapporte qu’à une minorité. Les ultra-riches possèdent les journaux et les chaines de télévision. Des millions de citoyens ne possèdent rien du tout.

Dans l’autre système, dans l’ancien système communiste, que l’on continue à qualifier de totalitaire, et qui l’était, il n’y avait qu’un seul parti, et les gens devaient obligatoirement élire des gens de ce parti. Il n’y avait pas beaucoup de compétition parce que le parti était très hiérarchisé jusques et y compris à l’échelon local. On peut dire qu’il n’y avait pas vraiment d’élection non plus. Des factions se disputaient la prééminence au sein du parti, comme, dans le monde libre, le font des groupes de capitalistes.

Des lois y règlent les rapports entre les gens comme chez nous. L’état y commande la police et l’armée comme chez nous, comme dans les régimes de liberté. On ne pouvait pas critiquer les dirigeants.

Pendant des décennies, les journalistes ont critiqué ce système. Dix fois, un conflit nucléaire a failli éclater, alors que les choses, dans les deux systèmes reviennent pratiquement à la même chose.

Malgré le fait que cet autre système ait changé, et ait été remplacé par le même que le nôtre, les journalistes ne changent pas d’idées à son sujet, et continuent à critiquer à longueur de journée les pays qui ont connu un tel système. Ils considèrent également que le nouveau est tout aussi mauvais. Il ne leur vient pas à l’idée de défendre le point de vue inverse.

Pas plus qu’une ménagère qui a fait de la cuisine italienne pendant toute sa vie ne se met un beau jour à cuisiner à la manière chinoise.

Dans les régimes de liberté, l’on doit élire des dirigeants. Mais les stratégies de communication, les campagnes de presse sont comme des bataillons des brigades, et des armées. Certains en ont beaucoup plus que d’autres, et gagnent toutes les batailles, pas du tout parce qu’ils ont de bonnes idées, mais parce que leurs idées arrangent ceux qui financent les partis politiques, bref les capitalistes.

Qui nous impose ces dirigeants? Le capital. L’argent qu’il leur donne pour financer leur parti, leur campagne, est à l’abri dans des comptes secrets quelque part au milieu d’un océan. Il ne figure pas dans la déclaration de leurs dépenses électorales.

S’il y a deux partis politiques, c’est seulement pour conférer l’illusion que ces idées résultent de débats, de compromis, et pas qu’elles leur sont imposées par des associations patronales. Pour conforter les gens dans l’idée qu’ils sont libres, ce qui représente en soi un certain intérêt, et qu’il n’y a pas d’autre vérité.

L’on peut imaginer ce qu’on veut, mais l’on n’a aucune raison de penser que la presse de notre pays nous dit la vérité,  que l’autre camp n’a pas d’éthique, et on peut faire état de plein de faits objectifs qui semblent l’attester.

Les régimes communistes réputés totalitaires sont simplement des régimes qui se sont opposés à cette inquiétante liberté. Il s’agit dans certains cas d’une forme de résistance. Les autres régimes totalitaires se sont également opposés à cette liberté, parce que sa domination au sein du monde libre les mettait en danger.

 

 

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