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La voiture et le chômage

Si l’on va au fond des choses, la voiture, c’est la possibilité de se transporter n’importe où très rapidement, à cent kilomètres, ou moins, ou plus, en n’ayant à bouger que le petit doigt, qu’à appuyer doucement sur une pédale. Bref, au lieu d’entreprendre un voyage, on ne fait à proprement parler rien du tout. On écoute de la musique. On discute avec les passagers. Psychologiquement, cette dimension du non-effort fait à mon avis encore partie des motivations de l’automobiliste. Mais l’engouement des gens pour la bagnole a également un autre motif: conduire, c’est faire un break, comme fumer une cigarette. Bien sûr, conduire en ville aux heures de pointe ou sur une autoroute pendant des heures malgré une circulation dense représente un risque et demande un effort soutenu. Mais l’illusion résiste à l’épreuve.
Pendant des millénaires, l’homme est resté rivé à un territoire de quelques dizaines de kilomètres de rayon. Un voyage d’une centaine de kilomètres n’était envisageable que par des gens disposant d’une monture, ou d’un attelage, donc de moyens considérables, d’une protection et d’un laissez-passer. De nos jours, les gens couvrent parfois des centaines de kilomètres chaque jour pour se rendre au travail, un laissez-passer n’est exigible qu’en temps de guerre, ou de la part d’un étranger en provenance de pays lointains, comme s’il s’agissait du bout du monde. Cela augmente également la liberté, du moins se l’imagine-t-on.
Nous disposons cependant d’une mobilité limitée. Malgré notre sentiment d’être partout en même temps, de ne pas avoir de limite, de vivre confortablement, d’être au chaud, de ne pas accomplir d’efforts, de réaliser l’impossible sans difficulté, la mobilité parfaite, totale, représente un mythe. Dès que l’on franchit un certain nombre de frontières, l’on doit quand même présenter un laissez-passer, ou un passeport et un visa, lesquels ont l’avantage de valoir pour plusieurs pays, ou frontières, et pour une certaine durée, limitée, certes, mais ils sont utiles pendant toute la durée de leur validité, pas seulement une seule fois, pas seulement un jour. Nous sommes loin de la liberté de circulation telle qu’inscrite en 1789 dans la déclaration universelle des droits de l’homme. Alors que l’Europe inventait la voiture, elle introduisait le laissez-passer dans ses colonies, notamment en Afrique, elle dispose aujourd’hui en Europe de centaines de centres d’internement pour migrants et en expulse des dizaines de milliers chaque année, alors qu’elle en fait venir des milliers d’autres pour en exploiter le travail. Si certains se déplacent en tgv, en avion, d’autres doivent s’accrocher au chassis d’un camion. Voilà pour la mobilité au sens moderne.
Alors que la voiture reste souvent associée à la faculté de se déplacer sans faire d’effort, les chômeurs se voient cependant reprocher leur paresse. D’immenses progrès ont été accomplis dans le domaine social. Les chômeurs ont droit à des allocations, enfin pendant un certain temps. Ils ont donc la possibilité de chercher du travail et ne sont pas censés accepter n’importe quoi. Mais la contrepartie de ce progrès, c’est l’accusation qui incombe aux chômeurs de profiter du système, et, le chômage de masse. Alors que, dans les années 70-80, en Europe, la voiture de monsieur tout le monde envahissait tout l’espace public, le chômage de masse faisait son apparition. Au lieu de résoudre la question du chômage, la voiture a amené le chômage. Aux U.S.A. des villes entières se sont vidées de leur population sous l’effet conjugué de la voiture et du chômage.
Depuis les années 80, en Europe, les conditions légales et autres pour bénéficier du droit au chômage, les limitations s’accumulent. Depuis une dizaine d’années, tout chômeur est censé prouver qu’il cherche activement de l’emploi. Les critiques et le mépris pleuvent d’autant plus sur les chômeurs. Des pressions insidieuses sont exercées pour que les chômeurs travaillent à n’importe quel prix, en noir, ou même bénévolement. Le travail est moins bien rémunéré, il se précarise rapidement, les contrats à durée déterminée, les contrats d’intérim, les contrats de travail occasionnel se multiplient.
Pendant ce temps, la voiture, et surtout celle qui est assemblée dans des usines européennes, a conquis tous les continents. Cette machine s’est complexifiée et dispose à présent d’un ordinateur de bord, d’une autonomie exceptionnelle puisqu’elle peut faire 1000 kilomètres avec un plein. Sa consommation au kilomètre a diminué. Son confort s’est amélioré. Sa sécurité aussi. Mais, au lieu de faciliter la vie des gens, elle a, au contraire, engendré de nouvelles difficultés. Elle a fini par encombrer les villes, par bloquer régulièrement la circulation, par ralentir certains déplacements, par coûter cher, elle cause des centaines de milliers d’accidents, et des milliers de morts chaque année, elle occupe une place gigantesque dans les bâtiments et en dehors d’eux, sur la voie publique, à l’arrêt ou en déplacement. Elle cause d’importants problèmes de pollution, et détruit l’environnement, elle justifie la construction de routes et d’autoroutes dans des régions de la planète qu’il s’agit de préserver, mais aussi juste autour, à l’intérieur des villes. Elle est la cause partielle de guerres atroces pour une ressource naturelle spécifique, le pétrole, qui en constitue le carburant. Ces guerres d’un nouveau genre écrasent sous les bombes sous divers prétextes la population de pays producteurs de pétrole et servent ensuite à les occuper pour en exploiter directement les ressources. La voiture et la ruée sur le pétrole causent des catastrophes et contribuent même à réchauffer le climat ce dont l’impact pourrait bien détruire un jour toute vie sur Terre.
Au même moment, dans les sociétés qui profitent le plus de l’industrie automobile, qui ont fait de la voiture le centre du monde et où les ventes de voitures sont chaque année plus importantes, la solidarité du travail est détruite, de pompeuses politiques d’austérité génèrent une organisation précaire, servent à mettre au pouvoir des régimes fascistes. Un racisme virulent détruit le fondement même de la démocratie, renouant avec une logique éculée. Le nationalisme basé sur un préjugé civilisationnel et une propagande systématique aggravent un danger de guerre généralisée. Ceux en mettent des gens au chômage sont traités comme des rois et accumulent des richesse.
Le travail évolue dans un sens étrange. Au lieu de le rendre plus facile, plus abordable, de faciliter la communication dans le monde du travail d’en accroître certaines exigences pour qu’il y en ait davantage pour tout le monde, pour éviter de gaspiller inutilement des ressources non renouvelables, c’est le contraire qui se produit: on mise sur la productivité, on rend les relations de travail plus pénibles, soi-disant pour améliorer les rendements, aggravant la concurrence entre les entreprises, et entre les individus. La vieille mentalité esclavagiste de la vieille classe sociale capitaliste remonte à la surface. Une minorité accapare les bons emplois et se sert à tout propos de la voiture et les autres sont confrontés à un système kafkaïen et doivent se débrouiller le plus souvent sans véhicule.

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