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L’égalité dévoyée et les travailleurs

 

Allons droit au fait, cessons de tourner autour du pot. Si la propagande a tellement besoin de s’en prendre aux chômeurs, ce n’est pas parce que ce seraient des profiteurs. C’est au contraire parce qu’ils ne profitent pas assez de la situation. Et s’il y a tant de chômeurs, c’est autant parce que plein de gens sont des profiteurs que parce que les Chinois raflent tous les marchés en travaillant 10 à 15 heures par jour pour un salaire qui continue d’être dix fois inférieur à celui des travailleurs belges ou français. C’est aussi enfin parce que plein de gens ne supportent pas, ou plus, d’être pris pour des paillassons, des boys, des enfants de trois ans, ou des délinquants, et d’entendre dire toute la journée qu’il leur faudrait en faire plus.
Or pour profiter, il est intéressant, du moins selon certains, d’en faire travailler d’autres, le plus possible, et de payer des salaires les plus bas possible. Bref, si l’on critique les chômeurs, c’est pour profiter des autres, pas parce qu’ils profitent eux-mêmes de la sécurité sociale.
Travailler plein temps, travailler toutesa vie, tout ça pourquoi? Pour qu’on leur dise que l’avenir est bouché pour leurs enfants, pour découvrir qu’il n’y a plus de pétrole sous la terre, de poissons dans les mers, plus assez de matières premières en général à moins de faire des trous jusqu’au centre de la Terre. Pour découvrir également que les forêts partent en fumée pour engraisser des animaux dont la viande est mauvaise, que le climat se dérègle, notamment à cause de la bagnole, pour que des espèces animales magnifiques disparaissent chaque année pour la première fois depuis des centaines de millions d’années à cause du travail, ou du moins à cause de la compétition économique acharnée que se livrent les peuples, les pays pour tenter d’échapper à la misère, alors qu’elle les plonge dedans, dans la misère, qu’elle produit structurellement cette misère.
Les Indiens achètent des hauts fourneaux pour les fermer, comme on a fait avec eux.
Et du reste les ministres belges continuent à vouloir faire la loi au Congo où la population se fait massacrer pour que les consommateurs belges et français ou autres puissent s’acheter des gsm et des ordinateurs pour le même prix qu’un matelas.
Et malgré tout cela, quoi qu’on fasse, ce sont quand même toujours les mêmes dirigeants qu’on élit.
Bref tout va bien.
Pour avoir la chance d’avoir et de garder un boulot, il faut plus que jamais se vanter du matin au soir d’être le meilleur, et, pour cela, il y a plusieurs méthodes: soit faire du bien aux autres, soit en dire le plus de mal possible. Souvent, il s’agit de faire les deux. Et on s’étonne qu’il y ait des chômeurs! Colporter, dire du mal des autres, c’est ça ou encaisser des reproches ad vitam et passer à n’en plus finir pour un profiteur.
Des riches et des super-riches placent des millions, et même parfois des dizaines de millions sur des comptes secrets en Suisse, au Luxembourg ou dans d’autres paradis fiscaux, comme le Panama, le Lichtenstein, l’île de Jersey, ou Monaco, mais ce seraient les chômeurs qui profiteraient de la situation.
Il faut bien justifier le fait qu’une multitude de salariés du tiers-monde touchent des rémunérations parfois 500 fois moins élevées que celles de Belges ou d’Européens pourtant très mal payés.
Jusqu’il y a quelques décennies, les travailleurs belges, français espéraient accéder un jour à l’égalité, ce n’était pas sans motif. Mais ils auraient dû avancer avec le reste du monde. Nullement qu’ils aient d’abord pensé à eux. Mais il fallait faire des grèves, jusqu’à ce que les armées françaises, anglaises ou belges quittent leurs anciennes colonies, et empêcher le Capital de les piller au moyen de l’usure. Aujourd’hui, eux-mêmes passent pratiquement pour des privilégiés. Herbert Marcuse parle de collaboration de classe.
Tout cela pour s’offrir de temps en temps une machine à laver, pour changer de bagnole tous les 5 ans, pour claquer tout leur argent en vacances, et pour que leurs enfants passent le week-end dans leur chambre à jouer à l’ordi. Certains ont des horaires de fous. Ils dorment une nuit sur deux, ou sur trois, se lèvent tous les jours à des heures différentes, d’autres travaillent la nuit.
La plupart travaillent au rabais. De plus en plus de salariés touchent des rémunérations plancher, des demi-rémunérations. Et les autres passent pour des privilégiés.
Il y a de plus en plus de travailleurs bénévoles. Plein de jeunes. Les autres travaillent en noir.
En Belgique, un million de salariés n’ont droit qu’à des contrats de travail précaires. Un cinquième de la population dite active.
Que se disent tous ces gens? Ils se disent que les idées, les luttes des travailleurs, la leur, n’ont servi à rien.
Ces disparités sont de plus en plus intolérables.
Certains travaillent toute leur vie sans obtenir de papiers d’identité.
Il faut recommencer à se battre pour l’égalité des droits, de tous. Mais cela leur semble impossible pour plusieurs raisons. D’abord parce que cette société ne cesse de proclamer que tous sont égaux. Les exclus et les exceptions se multiplient, mais dans leurs discours les dirigeants invoquent l’adversité, et continuent à proclamer que l’égalité est respectée. La seconde raison pour laquelle la masse ne juge pas utile de revendiquer plus d’égalité, c’est qu’elle est organisée pour faire autre chose, pour réclamer le maintien des acquis sociaux, qui lui sont présentés par les politiciens comme l’égalité accomplie. Au lieu de réclamer l’égalité, l’égalité de tous, des droits, les syndicats ne cessent en fait de réclamer l’application de privilèges.
Les syndiqués confondent l’égalité avec l’égalité avec un grand E, ou avec l’accès à un statut supérieur, et l’égalité par rapport à ceux qui les ont toujours méprisés. La vérité, c’est qu’ils s’accrochent à leurs droits, qu’ils ne veulent rien changer, qu’ils veulent davantage, qu’ils veulent tout pour eux.
Dans cette société, on parle avec tout le monde. Personne ne fait de différence. On parle avec tout le monde, mais c’est tout. Et encore. Il y a des gens auxquels on ne parle pas. Les égalitaristes doivent déchanter.
Les inégalités existantes leur paraissent même parfois justifiées. Certains essaient d’y penser. Ils s’aperçoivent que d’autres sont dans une sale posture. Mais leurs petites affaires sont en jeu, leur petit confort, voire, pour certains, leur civilisation, leur langue. Leur belle organisation sociale fait eau de toute part, mais ils se refusent à croire que les principes sur lesquels il repose sont frelatés, que les syndicats ont été mis au pas il y a belle lurette, qu’il faut cesser de rêver.
Sur le plan économique, l’environnement ne compte plus, parce que sinon l’économie s’installe ailleurs. Le social, bref l’égalité non plus ne comptent plus.
Cette logique est inacceptable. Il FAUT la combattre. Mais ils ont peur qu’une telle lutte ne leur porte préjudice et se refusent à la mener, bref à remettre en question la croyance indécrottable à leur propre success story. Ils ont fini par confondre les acquis particuliers dont ils jouissent, le nombre d’années de travail, leur fidélité à leur idéal syndical, avec l’égalité.
Ils ont laissé plein de gens en rade, sur place, qui, faute de mieux, bénéficient de ces somptueux acquis sociaux, et ils ont tendance à considérer qu’ils en profitent.
La défaite de l’égalité, son dévoiement, les arrangent.

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