Publié le

Un extrémisme de mauvais aloi

La Belgique est-elle mûre pour le fascisme, pour un coup d’état, pour un coup de grâce, pour un coup de derrière les fagots ? Cela paraît d’autant plus vraisemblable que cela paraîtrait inattendu.

Dans La nuit tombe1, Ilya Erhenbourg explique qu’au tout début de l’année 1934, malgré la prise du Reichstag par Hitler, les gens croient que le fascisme va se faire balayer. Pourtant les crises se succèdent. Les crimes se multiplient. Pas seulement durant la Nuit de Cristal, ou durant la Nuit des longs couteaux, comme les historiographes du fascisme se prêtent à le dire, mais tout le temps. L’histoire du fascisme est l’histoire d’une période au cours de laquelle des gens sont tués tous les jours le plus souvent par la police elle-même. Des bibliothèques sont brûlées, des maisons sont pillées, des communistes sont pendus, des Juifs sont arrêtés. Des pays se font envahir. Mais les gens pensent que cela va s’arrêter, que l’ordre va être rétabli. Pourtant, c’est au nom de l’ordre que la violence est commise. Les gens veulent croire certaines choses. La foi est souvent la seule chose dont ils sont capables.

Les gens veulent aller travailler, ils croient que la crise va être résolue. Ils veulent d’autant plus que le gouvernement gouverne, qu’il agisse. mais le gouvernement ne tient pas du tout à mettre fin à la crise. Aux rapines devrait-on dire. On ne met pas fin à un pillage organisé en mettant au pouvoir des monstres, qui sont là uniquement pour favoriser les voleurs, et qui confondent l’économie avec l’économie de pillage. Les intellectuels eux-mêmes ne parviennent pas à anticiper sur les évènements. Ils pensent aussi que l’on a affaire à une crise économique, qu’il s’agit d’appliquer le bon remède économique pour résoudre le problème. On met la main sur les services publics, et ensuite sur les maisons des pauvres, sur leurs revenus. Que faut-il aux gens pour comprendre que cela ne va pas s’arrêter, que l’on n’a pas simplement affaire à une crise ?

Une telle absurdité n’est pas acceptable. Elle n’est pas normale. Leur égoïsme empêche les gens de comprendre à quoi ils ont affaire. Loin de servir à éclairer l’opinion, les journaux actuels jettent de l’huile sur le feu.  La N-VA est l’instrument idéal pour réaliser une série de réformes catastrophiques. Elle a juste besoin d’un doigt de monitoring pour s’en sortir.

À la tête de l’état, à tous les postes clefs, l’on retrouve désormais des gens qui professent ouvertement des points de vue extrémistes. Quel en sera le prix à payer ? Une masse de gens stigmatisent les Arabes, les musulmans, les chômeurs, les Flamands.

Dans un sursaut de courage, de colère, les syndicats ont réagi, des gens critiquent à tour de bras les personnalités politiques. Mais d’autres disent pire que pendre des manifestants ou des grévistes. Les conditions sont réunies pour qu’un conflit ouvert éclate et que toutes sortes d’incidents servent à justifier des mesures de type autoritaire. À première vue, la Belgique semble divisée, le conflit paraît prêt à éclater. Mais le conflit politique se double ici d’un conflit communautaire.  La Belgique elle-même pourrait éclater à cause d’un conflit.  Elle semble prête à éclater depuis si longtemps que nul n’y prête attention. Toutes les conditions ou presque sont réunies pour provoquer un changement radical. Tout devient possible. C’est d’autant plus possible que le ver est plus que probablement dans la pomme.

Mais qui dit changement ne signifie pas forcément progrès, amélioration, un changement peut aussi susciter un recul. Il y a trois quarts de siècle, alors que les uns prétendaient attaquer d’autres pays, voyaient l’Allemagne, l’Italie ou la Hongrie deux fois plus grandes qu’elles ne l’étaient, d’autres mettaient en place les congés payés, la réduction du temps de travail, la concertation sociale, l’assurance-chômage. De nos jours, que fait-on ? Que met-on en place ? Qu’invente-t-on à part des traités (TSCG2, TAFTA3) qui équivalent à des conquêtes territoriales, ou du moins qui les entraînent, qui légitiment des razzias qui entraînent pratiquement les mêmes conséquences ? Aucune politique d’envergure n’est envisagée. Les médias diffusent des opinions anti-russes. Ils présentent les mesures antisociales comme des mesures d’économie, et prétendent à mots couverts que le droit de grève n’est pas utilisé à bon escient, alors qu’il l’est, qu’il ne l’a jamais autant été. Certains d’entre eux accusent les grévistes de vouloir s’en prendre à tous les commerçants.4 Là aussi, effet de cliquet : lorsque des pauvres, des travailleurs se défendent, ils ont tort, mais lorsque des mesures antisociales sont décidées, personne n’a tort. En cas de répression policière, les policiers passent pour des oies blanches, les manifestants ont toujours tort. Il est facile d’avoir raison dans de telles conditions.

Les crimes islamophobes restent impunis et les expulsions de sans-papiers se multiplient.

Inutile de se demander où cela va mener.  Les sociaux-démocrates n’ont jamais résisté de façon prolongée aux forces de droite, à la violence d’état.

L’écrasement des syndicats, des mesures économiques catastrophiques se solderaient probablement par un affaiblissement sans précédent, un recul sur tous les plans, par un endettement bien plus important, peut-être par un effondrement. Qu’adviendrait-il des chômeurs et des musulmans? Beaucoup de gens sont montés contre les élections5 , contre les salaires élevés et les pensions de ministres et de parlementaires. Il se pourrait que le courant anti-démocratique l’emportât pour de bon.

La Belgique finirait quand même par éclater.

 

1 Éditions Gallimard, 1966.

2Traité sur la stabilité, la coordination, la gouvernance, dit aussi pacte budgétaire européen.

3Transatlantique FreeTrade Area, ou traité transatlantique. Ou encore Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (PTCI) (TTIP en anglais).

5David van Reybrouck, Contre les élections, Acte-Sud, 2014, pour la traduction française.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *