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Actualité, liberté d’expression

L’opinion publique est comme écrasée, dominée par la presse commerciale. Elle est même fabriquée par elle. Cela tient au fait que chaque décision du pouvoir ou chaque évènement qu’il concerne est soigneusement préparé par des campagnes médiatiques qui contribuent à l’élaboration d’un prêt-à-porter idéologique. En se profilant comme la vérité, la seule possible, ce prêt-à-porter limite, empêche pratiquement toute interaction entre le pouvoir et le public. Sans cela, il ne s’agirait pas non plus du pouvoir. Ou ce pouvoir serait sans cesse remis en cause. Il arrive que le public remette en cause le bien-fondé du pouvoir, mais, généralement, cette remise en cause ne passe pas par la presse qui, dans le meilleur des cas, ne fait qu’acter les faits. (Sauf en cas de manipulation de la presse par un quelconque contre-pouvoir plus puissant que le pouvoir légitime, démocratique, comme cela s’est notamment produit au Congo (R.D.C.), au Vénézuela, et dans maints endroits dans le monde. Dans ces derniers cas, les contre-pouvoirs en question ont échoué à renverser le pouvoir légitime, mais le cas inverse se produit régulièrement.)
Ainsi, les mass-médias empêchent-ils de saisir toutes sortes d’idées, parfois toutes simples, et même toutes sortes de faits. Bien entendu, cette influence des médias, se conjugue avec des mécanismes collectifs, de telle sorte que la pensée unique qui en découle empêche même de penser, de réfléchir au sens fort du terme. (D’où le fameux slogan de mai 68: L’imagination au pouvoir.)
Le pouvoir, influencé dans nos sociétés par le monde de l’économie, impose d’autant plus facilement une interprétation unilatérale des faits et instrumente à son tour les institutions politiques que les faits sont analysés de manière fragmentaire et décrits de manière incorrecte. Lorsque la fraction hydraulique est présentée comme un ressource énergétique fossile alternative, la destruction de l’environnement qu’elle engendre n’est pas mise en évidence, ou elle est minimisée, voire niée. Pire: le plus souvent l’opinion publique n’est même pas tenue au courant de son développement et de son utilisation. L’opinion publique est davantage influencée par l’adhésion massive au point de vue suggéré de la sorte par les médias et le pouvoir que par des arguments qu’elle ne peut généralement que méconnaître. La croyance collective qui en découle est plus difficile à convaincre que l’appareil de censure d’une dictature totalitaire.
Une telle stratégie de communication cause facilement des injustices, sans qu’il soit même possible de les critiquer de manière convaincante, en tout cas tant que la masse n’est pas convaincue de faire fausse route, ce qui est évidemment très facile de rendre pratiquement impossible, ne fut-ce qu’en octroyant une influence beaucoup plus importante à ceux qui la promeuvent (achats de titres de presse, nominations, salaires mirobolants, etc..).
Lorsque Marx prenait le contrepied d’un point de vue établi, il ne modifiait pas l’opinion publique. La plupart des gens et les éditorialiste de son temps le méprisaient. Il n’a dû que à la générosité de son ami Engels de survivre et de parvenir à rédiger enfin son fameux Capital.
Contredire des certitudes, des points de vue qui semblent reposer sur un fondement rationnel, établi, tout simplement parce qu’ils se basent sur des informations partielles, qu’il est difficile de critiquer, et qu’il est le plus souvent impossible d’accéder aux informations qui permettent de les contredire, nécessite tout un engineering, une méthode, qui est à proprement parler ce que certain appellent la philosophie.
A cause de telles conditions réfléchir représente une tâche qui nécessite une sorte de professionnalisme. Telle est la tâche impartie à la philosophie. Même la science en est parfaitement incapable. Disons que science et philosophie ont besoin l’une de l’autre pour parvenir à un résultat satisfaisant. Bien sûr, toutes sortes de gens passent pour des philosophes. Mais, dans le meilleur des cas, on ne compte que quelques philosophes par siècle. Et pas des milliers. Les vrais philosophes ont davantage une vie de bâton de chaise que celle de grands bourgeois. La vie de bâton de chaise de Diogène Laerce fait partie des annales. Sa philosophie témoigne de cette vie de bâton de chaise, qui ressemble davantage à celle d’un sans abri qu’à celle d’un professeur d’université. Il y a fort à parier que si, à l’époque de Diogène Laerce, les médias de masse avaient existé, il ne serait jamais passé pour un philosophe. Dans le cas de Diogène, philosophie et liberté d’expression se confondent. Chaque déclaration de sa philosophie est un acte de résistance et un exploit de la libre pensée. La liberté d’expression est également un des ingrédients fondamentaux de la philosophie.

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