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Le jeu de la civilisation

Chaque article de journal paru dans un grand média dit international représente un fabrication. L’actualité est largement le produit, le reflet de ces fabrications. Les médias fonctionnent selon un schéma assez simple. Leurs fabrications servent à invoquer certains faits déterminés. Elles font aussi en sorte que ces faits comportent la signification particulière qu’ils prétendent lui attribuer.

Certaines fabrications sont plus réussies que d’autres.
Le très conservateur Philip Hammond n’est pas pour rien secrétaire à la défense du Royaume-uni. Lorsqu’il déplore le fait que les Russes n’appliquent pas des méthodes civilisées, il ne dit pas que l’Angleterre représente le sommet de la civilisation, il ne voit pas non plus que la stratégie anglaise en Europe de l’Est ne peut guère être associée à une politique de défense. Il s’agit plutôt d’une stratégie agressive dans le genre de celle utilisée à l’époque des guerres de l’Opium et à plein d’autres moments dans l’histoire récente de la Grande Bretagne. Mais en évoquant une faiblesse civilisationnelle dans le chef des Russes, il confère au terme défense un relief particulier. Il préjuge aussi des moyens à utiliser pour combattre les Russes.
Ici, l’assurance confère au mensonge une efficacité particulière. Elle lui donne un air de sévérité vénérable. Or on sait comme les vieillards sont difficiles à convaincre. Philip Hammond ne met pas doute le bien fondé de la civilisation. Il voit en elle un fait aussi tangible que l’alignement des menhirs de Carnac. Alors qu’elle n’est que l’illusion octroyée par certains arrangements à certains faits.

Quelques puissances commerciales répandent des gadgets électroniques depuis des décennies sur tous les continents, les font fabriquer par des malheureux qu’elles ont réduit depuis des siècles à la famine, et, pour cela, gaspillent massivement des ressources naturelles qu’elles extorquent à des pays en y provoquant des guerres monstrueuses, pour y réduire la population en esclavage, comme l’ont fait Léopold II et bien d’autres, pour se les approprier sans bourse délier ou quasiment. Comme si cela ne suffisait pas, elles octroient en outre à quelques fils à papa les millions d’hectares de terres arables dont elles dépouillent les dites populations du tiers-monde broyées par leurs mensonges et par leur cupidité. Ce commerce intolérable a pris une telle extension que la fabrication de ces gadgets a fini par déranger le climat. Mais tout cela est présenté comme l’accomplissement le plus parfait de la civilisation et du progrès, comme le résultat de recherches scientifiques et de compétences exceptionnelles que seule la civilisation en question est en mesure de forger et d’aligner. Les sommes d’argent phénoménales englouties dans le matraquage publicitaire des masses servent à forger une image et des préjugés qu’il est pratiquement impossible de remettre en cause, de sorte que lorsqu’on déclare des guerres il suffit de prétendre que l’on se défend pour paraître dans son droit, alors que ces guerres n’ont pas d’autres raisons d’être que d’extorquer leurs ressources à d’autres peuples, tout en leur vendant des armes, et en les spoliant de toutes les façons, de manière à en faire d’éternels débiteurs.
Telle est la manoeuvre à mettre au compte de la civilisation et de ses gadgets calamiteux.
Le fait que ce soit précisément « cette » « civilisation » qui pose problème, et en particulier ses règles qui « permettent » à certains de fabriquer n’importe quel fait, de transformer n’importe quelle vérité en une autre, n’est bien entendu nullement admis pour tel. En un sens, P. Hammond n’est rien d’autre qu’une sorte d’autiste, capable de convaincre le reste du monde que ce sont ceux qui ne comprennent pas ses critiques qui le sont.
La capacité de cette civilisation à contourner ses propres règles, et, en même temps, à les faire valoir, est infinie. La sophistication des procédés et des inventions de cette civilisation, son appareillage technique, institutionnel, ses grandes organisations, ses théories et son positivisme ne valent pas mieux que les religions qui lui servent de faire-valoir et de prétexte pour piller le reste du monde.
Cette » civilisation pose deux problèmes fondamentaux: d’abord sa capacité de déstabilisation, son ingérence systématique, et sa capacité d’interprétation, de dissimulation. Ensuite, son économie, qui comme le démontre Yannis Varouflakis, le ministre de l’économie quelque peu hors normes du nouveau gouvernement grec, n’est rien d’autre qu’un artifice, que du vol à grande échelle, qu’une technique de prédation dévastatrice.
Aux yeux de cette civilisation, sont parfaitement normaux les affres que connaissent les Grecs, en tout cas une partie des Grecs, sont normaux ceux que vivent la plupart des Africains qui fuient par milliers et qui meurent noyés le long des côtes européennes, dans les bateaux qu’ils affrètent pour échapper aux guerres et aux tortionnaires africains formés par les services des puissances civilisées, ou ceux des travailleurs chinois ou bengalis entassés dans des ateliers de fortune des semaines durant pour y monter ces fameux gadgets, ou pour y confectionner les vêtements qui feront faire des profits à des multinationales. Sont surtout normaux ces profits eux-mêmes.
Lorsqu’ils s’en prennent à des sociétés qui ne respectent pas ces singulières valeurs civilisées, certains bombardements massifs sont également jugés normaux, contrairement aux efforts de toutes sortes de pays pour se mettre à l’abri de leur monstrueux chantage.
Peut-être cette civilisation s’imagine-t-elle que le fait de recourir à des bombardements massifs de populations civiles, à de prétendues opérations militaires chirurgicales transformant des pays entiers en camps de concentration, empêche le reste de l’humanité de se servir des mêmes moyens pour arriver eux-mêmes à leurs fins. Mais en termes civilisés, ce type de considération correspond en réalité à de la paranoïa. Une paranoïa que cette civilisation s’ingénie même à provoquer en produisant elle-même ces armes et en les vendant au monde entier.
Cette civilisation repose sur le mensonge. Le mensonge de cette civilisation consiste précisément à faire respecter les règles qu’elle édicte elle-même, qu’elle manipule, qu’elle arrange en fonction de ses besoins pour en tirer un substantiel avantage qui en fausse totalement la valeur, qui en renverse le sens, sans qu’elle veille l’admettre.
Pour cette civilisation, il s’agit de se comporter en Russie comme chez elle, et d’accuser les Russes de le faire en Ukraine, où elle a fait tout simplement voler la démocratie en éclat comme elle le fait un peu partout ailleurs quand cela l’arrange, comme au Honduras, en Ukraine ou en Côte d’Ivoire, et tout en ayant l’air de respecter la souveraineté des états.
Les compagnies pétrolières occidentales veulent banques occidentales veulent mettre la main sur le pétrole russe, sur les ressources naturelles du Caucase, sur le gaz de schiste du Donbass. Voilà ce qui se dissimule derrière les pieux mensonges de cette, ou de la, civilisation. Elle se comporte partout comme chez elle, et fait en sorte de continuer à pouvoir le faire. Cette facilité est une des prérogatives qu’elle s’octroie. Elle finance des putschs et les organise pour forcer des pays à s’endetter et puis elle en pille les richesses. Elle soutient des régimes racistes et accuse leurs victimes de recourir à la violence. Toutes ces horreurs sont causées par le mode d’organisation économique, et évidemment aussi sur l’organisation sociale sur lesquels est basée cette civilisation. Cette civilisation ne libère pas des pays, elle les pille sans état d’âme en exhibant leurs dirigeants en pleurs et en leur faisant raconter des mensonges, en leur faisant dire qu’il est normal que qu’ils remboursent leur dettes.
Depuis la seconde guerre mondiale, on a vu dix fois des images comparables. Mais tout cela ne serait que la contrepartie de l’extension de cette civilisation et de son excellence. Pour certains, ce serait tout simplement LE JEU.

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