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Recension burundaise

 

Voilà, j’y suis allé
je voulais écrire un article à ce sujet,
mais finalement
je crois que j’ai écrit un poème
un de ces textes composés de petits bouts de phrases qui se suivent
ou qui ne se suivent pas
et qu’on appelle des vers

c’était à la Foire du livre
à Tour & Taxis
dans ce bel immeuble bruxellois, miraculeusement préservé, rénové, truffé de restaurants et de magasins de luxe
loin des guerres civiles,
des catastrophes
de l’horreur
c’était avant l’attentat du musée juif
et avant le meurtre de deux jihadistes à Verviers

chez Gallimard, il y avait plein de livres
plus qu’ailleurs, et parmi eux,
beaucoup de livres d’un poète

Guy Goffette
était partout
sur toutes les tables
en folio
parmi les livres de luxe
les favoris
et même dans les promos

ma copine qui, à la Foire du livre, fait celle qui n’y
connaît rien
a attiré mon attention sur Le pêcheur d’eau
pour me demander mon avis
connaissais-­je ce Guy Goffette ?
même elle qui n’est pas née de la dernière pluie est
tombée dans le panneau
à vrai dire, je me sens plus à l’aise dans Bukowsky
je garde un bon souvenir des Confessions d’un vieux
dégueulasse que, pour la faire rire, pour la distraire, je lui lisais naguère
au moment d’aller dormir ou quand elle prenait son bain
du reste, histoire de ne pas rentrer bredouille,
je me suis payé le recueil du grand poète américain:
Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines

pour ne pas m’intéresser seulement aux livres des
éditeurs les plus importants
aux auteurs les mieux mis en évidence
il m’a fallu inventer une tactique
presqu’une stratégie
dans un petit carnet donné par les éditions Lanzman,
j’ai commencé à noter des titres de bouquins
qui m’intéressaient

stand après le stand
j’ai retourné les rayons
de plusieurs dizaines d’exposants
au point d’en perdre la raison
j’ai inscrit les noms d’une dizaine d’auteurs

le titre d’une traduction
les références de quelques maisons d’éditions
je parcourais au hasard quelques pages des uns et
des autres
pour me donner une ligne de conduite,
et conférer un sens à cette visite
je me suis mis à chercher
des livres sur le Burundi
au stand
des éditions Weirich Africa,
j’ai vu
Le Burundi à vélo
32 euros
de super belles photos
partout du brun, du vert, de l’ocre, du rouge,
bref haut en couleurs
j’étais tellement content
que j’ai failli l’acheter
mais l’ouvrage a été publié en Belgique,
et j’aurais voulu trouvé un livre publié au Burundi
je l’ai laissé là, bien en vue
j’ai poursuivi mes recherches
me disant: on ne sait jamais
j’ai demandé à chaque stand s’il n’y avait pas
même en flamand
même une plaquette,
une carte postale, sur le Burundi, publiée au Burundi
bien sûr, il n’y avait rien
je suis tombé sur
Un autre Burundi, de Cristel Martin,
en prom
éditions Sepia
un éditeur français
l’idée de l’auteure est de montrer quelques images
d’un Burundi au-­delà de la haine et de la violence
on y découvre des images de terrains de foot, des
écoles, des femmes en pagne, des hommes en tee shirt en veux­tu en
voilà
on ouvre ce manuel et
on se dit que le paradis existe bel et bien
pas de voitures, ou presque, pas de routes
pas de magasins de luxe se suivant en enfilade dans
les rues,
en fait pas de magasins du tout
des marchés sur des places publiques ou le long des
routes où l’on vend des légumes et des fruits
pas de tracteur, pas de gros camion, si ce n’est datant
au moins de l’indépendance, pas d’usine
mais des collines
des arbres,
des animaux magnifiques,
des villages tranquilles
il me semble même avoir vu la photo d’un gamin
jouant avec un game-boy
un chouette coin
un bon petit bouquin
moi qui me pose des questions au sujet des
massacres de masse fréquents au Burundi, de la guerre civile, j’étais
servi
quelque part dans le livre
on pouvait lire quand même
qu’un peu partout
comme s’il s’agissait d’une exclusivité locale
d’un trait pittoresque du Burundi
on pouvait trouver des kalashnikovs
au pays de Rwagasore,
que voulez-vous acheter d’autres que des armes
quand, faute de routes, de connexions internet, de
raccordement à l’électricité ou à l’eau courante,
il ne sert à rien de s’acheter des voitures, des
machines à laver
ou des ordinateurs,
quand on vous les apporte en grand nombre
quand, faute de règles suffisamment claires
de partage et d’attribution des terres
chaque paysan est obligé de défendre son lopin de
terre les armes à la main,
quand des groupes sociaux, des clans, se disputent
âprement le pouvoir et la terre depuis la nuit des temps, quand elles
sont la seule façon de faire travailler les gens pour trois fois rien
que la densité de population est anormalement
élevée
qu’il n’y a pas de travail dans les villes pour les
paysans sans terre
même s’il y en a parfois dans des mines au Congo
le livre ne parle pas de tout cela
à vrai dire, il ne parle pas de grand­-chose
je ne l’ai pas acheté
on y brosse un portrait idyllique du petit pays
dont le niveau de vie est, vous pensez bien, un des
moins élevés de la planète
la guerre y dure depuis son indépendance
elle est partie pour durer éternellement
chaque puissance impérialiste
y soutient un camp plutôt qu’un autre, et, certaines,
tous les camps à la fois
toutes vendent des armes au monde entier
surtout aux pays pauvres
et elles en ont besoin pour s’en sortir économiquement
lorsqu’on n’a pas de quoi se payer autre chose,
que c’est la misère tout court
les gens achètent des armes
ou des protections

j’ai poireauté un moment aux éditions Ellipse,
à la recherche de je ne sais quoi
en fait quelqu’un m’avait parlé des éditions Syllepse
et j’ai confondu les deux maisons
chez Syllepse
quand même, un titre en rapport avec le Burundi:
L’Afrique des nouvelles convoitises
les auteurs français
y traitent de la Françafrique
des multinationales et même de simples quidams qui
font du business en Afrique
ce n’est pas non plus sans raison que ces histoires ne
se trouvent pas dans tous les étalages de la Foire du livre
que Gallimard préfère exposer des bouquins de Guy
Goffette
on a laissé croire aux Noirs qu’ils allaient s’en tirer
histoire de les faire mijoter, de les cuire à point
et maintenant on achète légalement leurs terres,
parfois leur pays entier, pour une croûte de pain,
l’Afrique, c’est un peu comme la Californie il y a cent
vingt cinq ans, avec les casques bleus à la place des tuniques bleues
l’idée est la même
on a créé des réserves
on y met en place des despotes,
et on entretient leur armée,
ou on arme des terroristes
dans tous les cas, on exploite la population
qui sert de main d’œuvre ultra bon marché aux
multinationales
ou on y envoie des armées pour sauver la situation
soi­-disant
et, en fait, on vole ce qui lui reste à la population
tandis que les O.N.G., que ladite Coopération,
règnent en maître
pas un seul livre ne fait le tour de la question
mais l’on publie chaque année des milliers de livres
sur l’Afrique
heureusement que les Africains s’accrochent à la
liberté
à la paix, mais les dirigeants compétents
ne sont pas légion
et les tuniques bleues finissent toujours par les arrêter
ou par les faire passer pour des criminels
En me voyant débarquer dans son stand, devinant
mon agacement, le patron de M.E.O., l’éditeur de Retour à Muganza,
de Marie Niyonteze, m’a annoncé qu’il allait bientôt publier les romans
de trois Burundais
il m’a aussi parlé des Archives et du Musée de la
littérature

de la collection Papier blanc, encre noire
un joli nom quand même
enfin, nous avons brièvement évoqué le livre de Marie
N.

loin d’avoir affaire à une pénurie, des livres sur le
génocide rwandais, par contre, il en paraît des tonnes
tous disent pratiquement la même chose, et on
n’apprend pas grand­-chose,
au contraire
fait singulier: il nous est interdit de les juger mauvais
l’obligation de se transformer en un militant des droits
de l’homme, chaque fois que l’occasion s’en présente, nous force à tous
les trouver bons
prétexte à la fois pour se transformer en machine de
guerre
et pour sauver l’honneur, pour ne pas passer pour les
seuls exterminateurs de la planète
le génocide rwandais, c’est le massacre qui rachète
l’horreur du néocolonialisme
pourtant certains experts du génocide, comme
l’américaine Alison Des Forges, ont fini par critiquer ouvertement le
régime rwandais actuel
chose interdite, partout dans le monde..
et qui déplaît à des multinationales
comme tant d’autres, Alison a du reste trouvé la mort
dans des conditions mystérieuses
pour en revenir au livre de Marie Niyonteze, bien
entendu, il n’évoque rien du tout, il tape sur le clou
il enfonce des portes ouvertes
au lieu de critiquer un interdit.

kathemo

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