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Les chômeurs face à la société

Bureau de pointage

 
Les chômeurs ne sont pas des révolutionnaires. Marx en a fait des ennemis de toute révolution. A force de resquiller, de tabler sur des systèmes D, d’avoir épuisé toutes les possibilités, les chômeurs sont anti-système au point de tout ranger dans le même panier: révolutionnaires et contre-révolutionnaires. Pourtant la fille de Marx, Laura, a épousé Paul Lafargue, qui a écrit le pamphlet en faveur du chômage, ou plutôt de l’oisiveté, le plus décapant de tous les temps.

A l’époque de Marx, la société ne procurait pas d’aide aux chômeurs. Seule l’église s’en souciait parfois. Le premier pays à mettre sur pied un système national d’allocations de chômage est l’Allemagne de Bismarck. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts. Mais pas autant que l’on ne pourrait l’imaginer. Dans quelques pays développés, les chômeurs touchent des allocations. Ils disposent de droits. Mais, dans 95% des autres, ils n’ont toujours droit à rien. L’exploitation y est souvent monstrueuse. Les salaires y sont bien moins élevés qu’en France et en Belgique. Bref, globalement, les choses n’ont pas changé. Pas le moins du monde. L’effondrement du communisme a engendré une gigantesque catastrophe sociale dans la plupart des anciens pays communistes. Pour se tirer d’affaires, leurs dirigeants s’efforcent aujourd’hui de provoquer une troisième guerre mondiale. Et, dans nos braves pays où les chômeurs ont droit à des allocations sociales, leurs droits sont remis en cause, abolis, ou servent à les stigmatiser. Les partis nationalistes, racistes, font des scores impressionnants aux élections. Des grandes puissances bombardent systématiquement des petits pays du tiers-monde et financent des armées de terroristes qui provoquent des guerres qui servent à détruire des peuples encore toujours en train de se relever du colonialisme, qui, pendant longtemps, les a complètement anéantis, voire brisés pour toujours. Bref l’on persiste à brimer à la fois les pauvres, lesdits travailleurs et les peuples décolonisés. Les intellectuels sont réduits au silence. Ceux qui ne se taisent pas sont réduits au chômage. Autrement dit ils sont rejetés comme en dehors de la société. Car les chômeurs n’ont pas le même statut que les autres. Si, pour quelques-uns ce sont des salariés comme les autres qui n’ont pas d’emploi, pour la plupart des gens, ils sont en dehors du monde, et ce simple fait conditionne leur relégation et justifie leur humiliation. Un chantage abject leur reproche leur mode de vie, leur situation. Les chômeurs dormiraient toute la journée, se prélasseraient dans des hamacs, seraient des experts en trucages en tout genre. Pour les chômeurs, s’il n’y a pas de travail, pourtant, la faute est partagée. Mais, en gros, ce sont les travailleurs qui décident, qui organisent la société, et qui s’accrochent à leurs heures, à leur statut, qui les ont relégués dans une sorte d’arrière-monde, de sous-monde, de non-monde au sujet duquel courent les bruits les plus stupéfiants. Bien sûr, ce sont aussi des travailleurs qui conçoivent les émissions de télévision où il est question d’eux, qui écrivent des articles dans les journaux. Aucun journal n’a jamais prévu de consacrer une demi-page au point de vue des chômeurs sur la société. La bagarre pour les emplois disponibles est sans pitié. Ceux qui échouent ne feraient rien. Ils profiteraient de tout. En fait, ce point de vue et cette solution sont surtout très commodes. Il n’y aurait plus à toucher à rien. L’on peut licencier sans fin, ce sont ceux qui perdent leur emploi qui sont responsables de leur situation. C’est bien connu, il est à la portée de tout le monde de créer des milliers d’emplois. Chacun dispose à cette fin de la même partie des richesses produites. Il existe des terres en suffisance. Le capital financier, autrement dit le capital bancaire, est à la disposition de tous pour mettre sur pieds entreprises et sociétés. C’est à se demander pourquoi il existe des salariés? Autrement dit des travailleurs qui n’ont jamais rien à dire, qui ont besoin de syndicats pour se défendre dès que leur statut, leurs droits sont remis en question. Ce ne sont pas les salariés qui décident de boycotter les chômeurs. Non. On leur apprend la peur du chômage, et on leur apprend à critiquer les chômeurs. Ils doivent quotidiennement justifier leur paie en cassant du sucre sur le dos des chômeurs. Ils doivent constamment se mettre en évidence, et faire valoir les efforts qu’ils sont censés faire pour mériter leur salaire. Ils doivent se défendre, et caresser leurs patrons, leurs contremaîtres dans le sens du poil, bref apprendre la haine de l’oisiveté, des oisifs, et apprendre par coeur que les profiteurs sont les pauvres, pas les riches, qui, à les entendre, font tous fructifier leurs millions, qui leur octroient tout en leur payant leurs salaires.
Dans ces conditions, comment justifier des années de chômage? Comment s’intéresser à quelque chose quand l’on sait que quoiqu’on apprenne, étudie, engrange comme compétences, le statut de chômeur colle à la peau. Et, de fait, il colle à la peau. Qu’elle est belle la vie sans patron, sans collègue pour vous reprocher vos moindres faits et gestes, pour vous reprocher de ne pas en faire assez, jamais! Qu’elle est belle la vie quand on décide soi-même, quand on fait ce qu’on décide de faire! Qu’elle est belle la vie quand des supérieurs ne décident pas à votre place constamment de ce que vous avez à faire, sinon à dire, à penser! Cela vaut bien la jouissance de ceux qui disposent d’un patrimoine, de millions, de terres, de résidences en veux-tu en voilà, et qui sucent encore bien plus que les chômeurs sans relâche les ressources vives de l’état en touchant leurs précieux dividendes, leurs loyers, en forçant l’état à secourir tous ceux qu’ils chassent de leur emploi, ou de leur logement, ne fut-ce qu’en leur reprochant leur manque d’éducation. Comme c’est facile d’avoir l’air éduqué quand on a de quoi s’acheter tout ce qu’on veut, quand on ne manque jamais de rien, et qu’on est forcément à l’aise avec tout le monde, qu’on n’a jamais de reproches à faire à personne, sauf aux plus faibles, aux malheureux, quand la société entière passe son temps à faire votre éloge.
Les pays démocratiques développés dépensent des montants astronomiques pour découvrir de nouvelles particules élémentaires, mais les principaux travaux scientifiques qui portent que le chômage datent des années trente.
Lorsque des sociologues comme les Pinçon-Charlot écrivent un livre sur la violence des riches, les journaux évitent soigneusement d’en faire état.
Il faudrait écrire un livre sur la violence du travail. Ivan Illich, un philosophe a du reste évoqué cette question dans les années 60, mais ses travaux n’ont pas été pris suffisamment en considération.
Depuis de soi-disant philosophes écrivent des essais pour propager la rumeur inverse.
De plus en plus seuls comptent ceux qui jouissent de leur patrimoine, de leurs millions, et les droits imaginaires de peuples que les pauvres des pays riches, transformés en soldats d’élite, envahissent et détruisent toujours un peu plus chaque jour. Et certains s’étonnent des chiffres astronomiques de réfugiés disparus en Méditerranée ces derniers années.
Souvent, les chômeurs n’ont pas les moyens de trouver du travail. Ils ne paient pas de mine. Ils n’ont pas les moyens qui leur permettraient de professer le même genre de point de vue, de mener la même existence que les gens biens, lesquels ne passent pas leur temps à se débattre avec les services sociaux, et se contentent de se débattre avec le fisc, avec leur plombier ou leur garagiste.

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