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Un exploit parmi d’autres du Fonds monétaire international

Parmi les grands oubliés du récit idéologique du génocide de 1994 au Rwanda, il y a le F.M.I…
Jusqu’au génocide, il fait l’objet de plein de critiques. Ses plans d’ajustement sont ouvertement mis en cause. Ensuite, il en va tout autrement. Il n’est plus question du F.M.I.. dans les explications des journalistes et des experts. Ou alors ce dernier semble planer au-dessus du monde. Il redevient la mesure immuable des choses. Il n’est que le garant d’un ordre intangible, immuable, nécessaire. C’est le génocide qui fait l’objet du débat. Le F.M.I. semble hors de cause. Tout le gâchis est attribué aux Africains. A un petit milieu d’Africains en particulier, à une ethnie.
Dans La grande désillusion, le livre sur le FMI que le prix Nobel J. Stiglitz publie cinq ans plus tard, ce dernier analyse la politique de l’institution monétaire internationale et il la critique courageusement. Mais il ne traite pas du Rwanda. Concernant le Rwanda, la crise de 1994, ou plutôt la crise qui débute au cours des années 80 au Rwanda, et qui se solde par un génocide, voire plusieurs, comme si le fléau avait fait tâche d’huile, en particulier grâce au comportement de quelques puissances occidentales, c’est le black out. C’est normal. Quand Joseph Stiglitz accède au rang d’économiste en chef à la banque mondiale, le Rwanda est vaguement sorti du gouffre grâce à la guerre. Ses dirigeants sont à Kinshasa. Ils ont chassé Mobutu et s’efforcent de mettre la main sur le Zaïre que son nouveau président a du reste décidé de rebaptiser Congo. Ils sont vaguement décidés à piller le pays. Leur conflit avec Laurent-Désiré Kabila va leur permettre de le piller pendant 15 ans. Pour le F.M.I., le problème est réglé, le Rwanda va pouvoir payer ses dettes.
Joseph Stiglitz évoque d’abord le cas de l’Ethiopie. Il démontre que le F.M.I. commet des erreurs fondamentales. Ses critiques sont sans appel. Le pays sort de la guerre, les indicateurs économiques sont positifs, et pourtant le F.M.I. suspend son aide, suivi par les autres donateurs habituels des pays en développement. Ces erreurs sont à peu près les mêmes que celles que commettent actuellement les Européens concernant la Grèce. Mais l’Ethiopie sort d’une guerre. Sa population a beaucoup souffert. Ecoles, hôpitaux manquent cruellement. Le F.M.I. refuse de financer la construction d’écoles et d’hôpitaux. Les difficultés s’accumulent. L’Ethiopie rembourse un emprunt à un taux usuraire, bien plus important qu’elle touche pour ses réserves. Le F.M.I. refuse cependant qu’elle rembourse de manière anticipée le prêt qu’elle a reçu. Simplement parce qu’elle ne lui a pas demandé son avis. Pour le F.M.I., il est normal qu’un pays demande son avis concernant la gestion de ses dettes, de ses avoirs. Le F.M.I. exige aussi une libéralisation financière totale. Or les petites banques éthiopiennes prêtent de l’argent aux paysans pour acheter par exemple des semences. La libéralisation financière aurait fait disparaître ces petites banques qui prêtent de l’argent aux paysans et aurait provoqué une famine. Le F.M.I. change d’avis, et encore, partiellement, mais quand il est trop tard. Au moment où l’Ethiopie est confrontée au refus du F.M.I., une guerre éclate avec l’Érythrée.
Joseph Stiglitz traite aussi de l’Afrique du sud, de la Russie, de la crise asiatique. Il ne parle pas des plans d’ajustement antérieurs, de tous les plans d’ajustement qui ont dévasté des pays sous-développés dans les années 1980, ou au début des années 90. Il parle de ce qu’il connaît, des dossiers sur lesquels il a travaillé.
Malgré le fait qu’il ait provoqué des catastrophes dans des dizaines de pays, le F.M.I. n’a toujours pas changé de stratégie économique. Dans son livre édifiant La stratégie du choc, Naomi Klein décrit en détail certaines de ces catastrophes. Mais Naomi Klein explique que le F.M.I. opère en rapport avec d’autres organisations. Ces catastrophes sont délibérément provoquées pour imposer à des pays des mesures économiques déterminées qui aggravent considérablement la misère, et qui provoquent parfois des conflits, mais qui permettent aux banques et aux multinationales américaines de faire des profits considérables, et qui accroissent l’influence des Etats-Unis dans le monde.
Au Rwanda, avant le génocide, plein de gens remettent en cause les plans du F.M.I.. Mais le F.M.I. ne reviendra jamais en arrière. Les conseillers Occidentaux d’Habyarimana lui conseillent de suivre les conseils du Fonds. Sur le point d’éclater, de faire des vagues, le débat à ce sujet entre les experts, avorte à cause de la guerre, et puis du génocide.
Les plans du F.M.I. serviront même à financer indirectement le génocide. Ce financement indirect passe pour le versement de l’aide octroyée en échange des réformes réalisées. Les traces d’une grosse cinquantaine de millions se perdent en eau peu profonde, quelque part entre Washington et Paris. En même temps, la dette du Rwanda s’accroît d’un dixième.
En fait, le F.M.I. est au service d’assassins de la pire espèce. Prétendre comme le fait J. Stiglitz que ceux qui y travaillent sont seulement des idiots, qu’ils manquent d’informations, est un mensonge. Mais ce mensonge a la vie dure.
Faire un rapport entre le plan d’ajustement imposé au Rwanda et la crise dévastatrice qui s’ensuit a l’air superfétatoire, voire déplacé, même de nos jours. Pourtant, si l’on y pense, le parallèle avec d’autres situations du même acabit est évident.
Ce qui est significatif, c’est qu’aucun économiste du tiers-monde ne s’est risqué à décrire des catastrophes provoquées par le F.M.I. dans son pays. Il y aurait perdu son poste, et ses relations, et donc non seulement la capacité à faire des recherches, mais d’en communiquer les résultats, voire la vie. Il faut être très célèbre, et être américain, comme l’est Joseph Stiglitz, pour se risquer à dire quelque chose, ou il faut n’avoir aucun poids, n’exister pour personne, comme une simple personne privée en fait. Mais même un prix Nobel comme J. Stiglitz ne peut se risquer à dire la vérité. Du reste, pour cela, il devrait être au moins aussi compétent en matière politique et en stratégie militaire qu’en économie.
Au Rwanda, le F.M.I. provoque un génocide, mais personne ne le range parmi les responsables de la catastrophe. C’est à peine si l’on ne considère pas qu’il en est victime de façon collatérale. Les commentateurs de ce désastre ont le regard rivé sur un massacre de masse, et lui confèrent des explications qui n’ont rien à voir avec le F.M.I..
Ils voient dans ce massacre l’application d’un cas de figure dont les Occidentaux ont fait le crime suprême, le mal absolu, depuis près d’un demi-siècle. L’amalgame est instantané. Ils oublient tout le reste.
Ils se focalisent sur les seuls faits et gestes du gouvernement rwandais d’alors, des Hutus de la tendance Hutupower.
Ils ne se poseront pratiquement aucune question importante au sujet de la politique menée par le F.M.I. ? OU par l’O.N.U., dont ils regretteront à peine qu’il ne soit pas intervenu comme son mandat l’y contraignait. En fait, la plupart sont ravis. Les colonialistes ont obtenu leur revanche. Ils détiennent la preuve que leurs allégations sont fondées. Les journalistes disposent d’informations sensationnelles. Les gouvernements occidentaux disposent de nouveaux arguments pour intervenir militairement en Afrique. Les multinationales et les grandes banques américaines disposent enfin d’un appui solide pour propager leur idéologie, autrement dit leurs méthodes économiques, le fameux consensus de Washington, en plein centre de l’Afrique. Impossible de dénoncer une telle chose. Du reste, cela doit demeurer secret. Le capitalisme opère avant tout en coulisses. Il conquiert de marchés, mais cela doit paraître avant tout un fait parfaitement naturel. Misère et richesse insolente sont la conséquence de mécanismes parfaitement naturels.

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