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Bachar el-Assad et la mondialisation libérale

Les peuples n'ont pas de dette

 

Le problème, ici, c’est que le problème, ce n’est pas Bachar. D’aucune manière. C’est un système, une logique, une rhétorique: quelque chose qui fait débat depuis des siècles; quelque chose dont parlait Condorcet, qui a valu l’échafaud à Robespierre. C’est la logique du pillage des ressources du reste du monde. Bachar a prudemment, vainement, tenté de réformer le système dont il a hérité, et c’est alors que le ciel lui est tombé sur la tête. Il représentait une cible de choix parce qu’il est arabe, et parce que c’est un dictateur. C’était une cible obligée parce que la Syrie n’était en ruines, parce que ce n’était pas un régime élitiste. Il est difficile de réformer un régime politique. Pas seulement une dictature. Les régimes politiques ont tendance à se conserver. Ils éclatent, s’effondrent sous l’effet de forces qui les dépassent, mais, d’eux-mêmes, ils ne changent pas facilement. Les Etats-Unis sont un pays dont le droit de propriété est la pierre angulaire. Cela ne changera pas sans que l’état et la société n’éclatent en morceaux, sans que la démocratie ne soit mise sens dessus dessous. 
Comme la plupart des régimes, le régime syrien est une construction faite de divers éléments, il est le produit de nombreuses influences, de luttes, de chocs divers, de transformations successives. Nombreux sont les régimes qui éclatent au moment où ils s’efforcent d’évoluer vers la démocratie. La dramatique crise rwandaise du début des années 90 représente un cas typique de pays qui éclate alors qu’à cause de toutes sortes d’influences, il essaie d’évoluer vers la démocratie. De nos jours, un régime fait systématiquement l’objet de pressions extérieures parfois extrêmement fortes. Tout régime fait non seulement l’objet de pressions intérieures, mais aussi extérieures. Ces pressions sont souvent de type autoritaire. Les moyens de chantage ne manquent pas, qu’ils soient financiers, ou autres. Ils peuvent même être carrément militaires. Les crises qui éclatent sont parfois, sinon presque toujours, téléguidées.
Les grandes puissances cherchent à exercer toujours davantage d’influence à l’échelon régional. Au début des années 90, la Yougoslavie éclate en grande partie à cause de l’Allemagne qui, après sa réunification, cherche à accroître son influence. Bien sûr, l’Allemagne n’est pas la seule à exercer une influence sur la Croatie, ou la Slovénie. Les Etats-Unis aussi s’efforcent de dominer militairement les Balkans. Au même moment, ils font éclater le Rwanda dans le but de disposer d’une influence dans toute l’Afrique. Répandre la mondialisation, imposer partout la liberté de marché, et, pour commencer, la libéralisation des marchés financiers, dans l’objectif de promouvoir leurs intérêts, autrement dit ceux des institutions financières américaines, tels sont les objectifs des Américains. Les objectifs de la mondialisation sont dévastateurs pour les pays sous-développés. Ils le sont même quelquefois pour des pays développés. A cause des conditions imposées par la mondialisation néolibérale, ces derniers sont incapables de faire face à la concurrence organisée des pays industrialisés qui n’hésitent pas à les détruire économiquement, à provoquer des guerres, dans le but d’accaparer leurs ressources. Lorsqu’après une crise catastrophique, leur situation se stabilise, ils ne disposent plus de leurs richesses, ils se sont endettés, et doivent rendre des comptes à des institutions internationales qui, sous prétexte de les aider à surmonter leur situation, sabotent sciemment leur développement.
Bref, c’est encore la loi de la jungle. Pour les pays sous-développés, il est pratiquement impossible de résister à une forme ou l’autre de colonisation économique. Lorsqu’ils s’efforcent de le faire, ils doivent souvent faire face des interventions militaires.
Salah Jedid, est un dirigeant syrien de gauche intègre, qui réalise notamment une réforme agraire, qui se porte au secours des Palestiniens, et qui se fait écraser militairement par Israël en 1967. Salah Jedid est détesté par les Israéliens et par les Américains, mais en 1970, il se porte de nouveau au secours de Palestiniens, ceux de l’OLP cette fois, qui se font écraser par l’armée jordanienne. Mais Hafez El Assad, le père de Bachar, en profite pour le renverser. Salah Jedid a passé 23 ans dans les prisons d’Hafez avant de mourir.
Hafez El Assad, le père de Bachar, était un demi-monstre qui servait à rassurer les puissances capitalistes. Hafez El Assad est cruel, mais il réussit à coexister avec les Israéliens et à préserver la paix intérieure en s’appuyant sur la bureaucratie et la police, et en faisant régner la tolérance religieuse. Sa dictature est un pis-aller, un compromis nécessaire pour éviter à la Syrie d’entrer en conflit avec d’autres pays. Il intervient au Liban, mais après qu’Israël soit elle-même intervenue. Il reste impassible pendant la guerre du Golfe.

Lorsque Bachar lui succède en 2000, la Syrie s’ouvre un peu plus au monde. Elle a pour alliés de choix la Russie, qui est elle-même devenue une démocratie et qui lui évite de tomber sous la coupe des institutions financières et autres américaines, et l’Iran. Il n’est pas question de prospérité, mais un bien être se fait jour. C’est alors qu’éclate la seconde guerre du Golfe au cours de laquelle la Syrie reste neutre, comme lors de la première guerre du Golfe. Elle se met timidement ensuite à se démocratiser, comme d’autres pays arabes. C’est le printemps arabe qui a raison de la prudence et de la patience des Syriens. Alors que leur pays commence, lentement, mais sûrement, à se démocratiser, mais sans remettre en cause la légitimité de ses dirigeants, des révolutions éclatent en Egypte et en Tunisie et les dirigeants de ces pays sont chassés pacifiquement du pouvoir. Mais dans les autres pays arabes, les révolutions tournent court. La répression est impitoyable. Il faut dire que la révolte est parfois anecdotique, elle est parfois fabriquée de toutes pièces par des O.N.G. et la propagande occidentale, et, surtout, ce ne sont pas des mouvements non violents qui la composent. Soi-disant pour tirer d’affaires un petit groupe d’insurgés islamistes et ultraviolents, mais surtout pour mettre la main sur ses immenses réserves de pétrole, les puissances capitalistes interviennent militairement en Libye dont le régime est écrasé sous un déluge de bombes et s’écroule. Après le tour de l’Irak vient celui de la Libye. Les grandes puissances veulent éliminer le dictateur syrien comme elles ont éliminé le grand dirigeant libyen. Pour les mêmes motifs. Parce que c’est un allié de la Russie. A cause du gaz et du pétrole. Une guerre civile éclate. Une coalition d’organisations militaires, financés et soutenus activement par des services secrets occidentaux organise de sanglants attentats, tandis que les médias occidentaux accusent la police syrienne de perpétrer des atrocités. Comme en Ukraine, les médias occidentaux militent en faveur d’une intervention militaire occidentale. L’opinion publique occidentale est largement dupe. Mais la Russie et la Chine apposent leur veto à une intervention militaire de l’O.N.U.. Leurs dirigeants ont en effet constaté que l’O.T.A.N. s’est substitué à l’O.N.U. en Libye et a provoqué un désastre et ils font remarquer que les prétextes invoqués ne tiennent pas debout. Pour se venger, la presse occidentale accuse Bachar de commettre les pires exactions. Les choses sont rondement menées. On en fait le chef sanguinaire d’un régime crapuleux. Mis à bout par les attentats du 11 septembre et par les deux guerres du Golfe, par la propagande proisraélienne, et par mille autres circonstances, des jeunes musulmans européens décident alors de s’engager dans le jihad. Autrement dit ils se mobilisent en masse et partent combattre Bachar. Ils sont enthousiasmés par le printemps arabe, et se mettent à détester Bachar. Les services secrets américains, français les arment, les entraînent. Ils entrainent également des milliers de jihadistes provenant de divers pays arabes. L’Arabie saoudite finance en partie les mouvements de guérilla qui se battent en Syrie. Quelques mois après le début du conflit, d’immenses camps de réfugiés surgissent du néant. 4 millions de Syriens sont déplacés à l’intérieur ou à l’extérieur de la Syrie. L’ampleur de la catastrophe est évidente. Les ONG humanitaires occidentales s’activent sur le terrain et déversent tout leur fiel pour tenter de stigmatiser le régime syrien. On dirait qu’un dixième de la population de ces somptueuses démocraties passe son temps à se soucier des autres peuples, des autres pays.
Mais c’est en vain. Les puissances impérialistes n’obtiennent pas l’autorisation de bombarder la Syrie. Bachar devient un double symbole: celui de la terreur, pour les uns, et, en même temps, pour d’autres, celui de la résistance au terrorisme occidental, et américain en particulier.
La désinformation présente le conflit syrien sous un jour systématiquement partial. La presse soigne les choses. La Syrie est confrontée à un véritable rouleau compresseur.
Les réseaux qui entretiennent le conflit se développent, se ramifient. 
Ils deviennent tentaculaires et donnent naissance à une milice monstrueuse, à un nouvel état islamique. Effrayés par sa dynamique, les Occidentaux obtiennent de pouvoir bombarder ses positions, mais ils ne font que surveiller qu’il s’attaque bien à Bachar. Le conflit s’internationalise.
Bachar fait penser à Lumumba et à bien d’autres. Certes, il ne fait pas de discours qui remettent en question les principes de l’ordre établi. Mais sa résistance semble cependant d’autant plus opiniâtre, désespérée, déterminée.
Comme en Yougoslavie à la fin des années 80, le conflit débouche sur le chaos le plus total.
Mais les Occidentaux ont beau aggraver les choses, ils ne parviennent pas à justifier ni leur intervention, ni leur présence sur le terrain des opérations, bref à imposer leurs scandaleuses solutions, à faire main basse sur les ressources économiques syriennes.

L’opinion publique est amnésique. Les mêmes circonstances qui se sont déjà produites dix, vingt fois, ont beau se reproduire, elle ne voit rien, ou à peine. Chaque fois, une partie du monde, un autre peuple et ses dirigeants, passent à la moulinette. Chaque fois, ils se font massacrer en masse. Chaque fois, une opposition fabriquée de toutes pièces par les puissances capitalistes occidentales, s’attaque avec une extrême violence au pouvoir établi, légitime. Chaque fois l’opinion publique tombe dans le panneau. On dirait que les Occidentaux ne se sont jamais aperçus de rien. Au contraire. Ils en remettent une couche. Ils en veulent toujours davantage. Ils semblent obsédés par les droits de l’homme. Les violations des droits de l’homme les terrorisent.
Mais ils ne s’aperçoivent pas que les médias les manipulent, que leurs alliés sont souvent les premiers à en commettre. Ils ne comprennent pas que dans les conditions où leurs organisations économiques forcent à vivre les peuples du tiers-monde, cette violence est inévitable. Les intellectuels non plus ne parviennent pas à faire la part des choses. Ils ne semblent pas avoir retenu les leçons du passé. L’habitude, les clichés, l’ignorance, la peur d’un licenciement infamant, ou du chômage, suffit à museler leur conscience.
Ils sont souvent incités à donner leur avis, alors qu’ils ne connaissaient pas en détail la situation dont ils font état. La crise congolaise des années 60, en fait la guerre de décolonisation du Congo, représente un modèle du genre, dont ils ne sont jamais parvenus à cerner les causes réelles. Pas plus les marxistes que les autres.

Que doivent faire les pays du tiers-monde? Ils ne peuvent se développer ni économiquement, ni politiquement, et ils ne peuvent pas non plus demeurer éternellement de féroces dictatures. A vrai dire, dès qu’un dirigeant du tiers-monde a certaines qualités, il se fait renverser ou assassiner, généralement les deux.
On dirait que le tiers-monde et toute une partie du monde n’ont pas droit à la moindre prospérité, qu’ils doivent toujours tout demander, devoir, à quelques puissances, toujours les mêmes, sinon la même. Ce problème ne fait que s’aggraver avec le temps. La domination impériale des puissances occidentales ne nécessite plus de colonisation en règle, mais s’appuie néanmoins sur des interventions de plus en plus écrasantes et destructrices, qui ressemblent de plus en plus en somme à des conquêtes coloniales. La mondialisation achève, dirait-on, le travail des puissances coloniales, du reste souvent présentes sur le terrain.
La mondialisation n’étouffe pas toute autonomie, elle empêche cette autonomie de porter des fruits. Elle la rend caduque. Elle sert les intérêts exclusifs d’une extrême minorité de la population. Elle écrase toute indépendance authentique. Elle sert surtout à extraire au seul profit des économies des pays développés les richesses produites, ou disponibles, du tiers-monde, à rendre ces dernières disponibles pour eux, en privant le plus possible les populations concernées des bénéfices de leur développement, de la moindre satisfaction.
Comme disent des Congolais : est-ce que c’est bientôt fini l’dépendance!
Face à la logique démocratico-bureaucratique de la guerre et du pillage, l’inexistence de l’opinion publique démocratique, assommée, terrorisée, prise en otage, ou qui profite de l’aubaine, mais, dans tous les cas, qui se prend pour une exception, qui noie sous des flots de propagande et de raisonnements l’omnipotence criminelle des gouvernements occidentaux et la liberté d’expression.
 
La logique propagandiste du capitalisme nie totalement qu’il ait pour objectif le pillage ou qu’il abusât de la force, ou de la situation. Elle repose sur la croyance absolue des masses à la vénalité de ceux qu’elle écrase, pour faire valoir des motifs le plus souvent illusoires.
Elle ne se remet JAMAIS elle-même en question. Elle détruit complètement un peuple, elle le reconstruit à sa façon, sans jamais lui permettre de se reconstruire, le soumet, comme un objet qu’on façonne, au besoin après l’avoir complètement anéanti, après l’avoir persécuté, humilié pendant des années, voire pendant des siècles, comme par exemple les Haïtiens. Elle a fait de la calomnie, voire du mensonge le fondement même de la liberté d’expression. Bref, on parle TOUJOURS à côté de la plaque.
Non pas que les régimes auxquels elle s’attaque soient parfaits, mais ils sont comme les autres, comme tous les régimes en somme. Tous les régimes politiques, de fait, sont excessifs, inacceptables. Pas seulement ceux des pays décolonisés. Et pour preuve. Ce que la rhétorique, et les dites institutions internationales qui en sont les porte-parole, reprochent à Bachar seul, c’est le cas de TOUS les dirigeants de tous les pays du monde. Dans chaque cas, les moyens utilisés pour faire régner l’ordre varient de manière considérable en fonction de la richesse de ces états, de leur degré et de leur type d’organisation.
Un pays qui dispose d’institutions développées et tentaculaires et de moyens de propagande importants discrimine plus facilement des pans entiers de la population, contrôle également plus aisément chaque personne. 
Ce n’est pas parce que la Belgique est un pays de ce type que sa police n’assassine plus personne, que l’injustice et l’inégalité ne causent pas les pires tourments à une partie de la population. Ce n’est pas parce qu’elle n’a plus de colonies, qu’elle ne cause pas de catastrophes dans d’autres régions du monde qu’elle va jusqu’à bombarder.
Le conflit syrien témoigne du refus d’un peuple, au moins en partie, de se laisser berner, déposséder, empoisonner, et traîner dans la boue, et finalement subjuguer comme tant d’autres par les artifices auxquels ladite mondialisation a recours avec autant de brio, d’aplomb, de force aveugle de conviction.
Débattre de l’intégration possible de Bachar à cette logique est retors, comme débattre de la possibilité qu’Alexis Tsipras change d’avis et renonce à organiser un référendum. Cela sert à nier la logique dont ces dirigeants sont les dépositaires.
Il s’agit plutôt de se demander si cela a encore un sens de débattre, de discuter avec les tenants de ce système, avec ses représentants, ses diplomates, ses généraux, qu’on voit à chaque conflit sortir subitement du bois. Comment en fut-ce que faire état d’une logique qui se juge systématiquement supérieure, et dont la supériorité déborde forcément sur les seuls régimes qui prétendent la faire valoir?
Débattre avec CES GENS-LA EST IMPOSSIBLE. C’est pourquoi du reste, souvent, c’est un diplomate asiatique ou africain, posté au sommet d’une institution internationale par les mêmes bandits, français, américains ou belges, ou a fortiori britanniques, qui leur sert d’interprète.
Ils ont TOUJOURS raison.
Leur rhétorique rend impossibles toute discussion sincère, tout pourparlers.
Dans le cas de la Syrie, leur technique d’invasion et de harcèlement, d’envahissement, se transforme au jour le jour. Son but est d’encercler, d’enfermer, d’asphyxier et de tuer. Il est forcément de plus en plus difficile de faire un pas en arrière, de renoncer à ce qui fait l’objet de tant de convoitises, toujours les mêmes. En cas de succès, ensuite, les calomnies font figure d’explication. Leur cohérence sert à élaborer des théories.
Il suffirait d’inverser la tendance. C’est que nous ne sommes plus à l’époque de Tamerlan.

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