Publié le

Fête de quartier place Saint-Boniface à Ixelles

Ce trente juin, une petite fête avait lieu place Saint-Boniface à Ixelles pour commémorer l’Indépendance du Congo. La police était présente, mais, quoique toute proche, elle ne se mêlait pas à ceux qui faisaient la fête. Sa forte présence, en comparaison avec d’autres fêtes de quartier, était-elle à ce point indispensable pour empêcher une tel évènement, particulièrement impopulaire dans ce petit pays, de dégénérer?
Le P.T.B. vendait des tee-shirts et des livres en flamand sur le Congo. Bref, le paternalisme sous les oripeaux du marxisme. Une vieille hypocrisie bien connue, ayant découvert un nouveau déguisement. Deux religions en une, dans le seul but de perpétuer, et de propager, tout en la fustigeant, une domination. Le marxisme transformé en mépris ou complice de ce mépris. Mais n’en a-t-il pas toujours été ainsi?
Au moins ses militants ont-ils le mérite d’exister, de continuer à célébrer des événements, à citer leurs protagonistes, à cultiver le souvenir de révolutionnaires dont 99% des gens ignorent généralement le nom et l’existence. C’est un fait, la colonisation n’a pas représenté la même chose pour les Européens et pour les Africains. Peut-être est-ce la raison pour laquelle aux yeux des Européens, les indépendances africaines ont tellement peu d’importance! Ou alors ils ne savent pas quoi faire. Ils ne veulent même pas que l’on pense que, pour eux, la colonisation elle-même a existé. Ils voudraient que l’on comprenne que tous se sont fait rouler dans la farine par les mêmes monstrueux dirigeants, par les mêmes banques, par les mêmes sociétés multinationales. Mais cela donne surtout l’impression que, pour eux, les trois-quarts du monde n’existent pas, que, pour eux, il ne s’y passe jamais que des guerres et des catastrophes, que leurs dirigeants sont tous des idiots, ou des voyous. Et c’est comme si, pour eux, l’indépendance du Congo ou celles des autres pays africains n’avaient été que des accidents, que des erreurs impardonnables dont il ne fallait pas faire état, qu’il valait mieux oublier. En particulier celle du Congo. Comme si celle du Rwanda ou du Burundi avaient été moins terribles. Pour ne parler que de celles-là! Néanmoins la petite place était remplie de monde. La plupart des gens étaient attablés devant des boissons que vendait un café situé sur la place, d’autres étaient debout et discutaient entre eux.
Il y avait un podium, qui semblait insignifiant à l’arrière d’une église imposante dont la petite place porte le nom, dans un angle de la bâtisse. Les organisateurs faisaient croire aux gens que cette petite place allait sous peu porter le nom de Lumumba et faisaient signer à cette fin une pétition. Comme si la petite Belgique et ses élites néocolonialistes allaient enfin reconnaître l’autorité, la valeur de Lumumba, du plus célèbre dirigeant congolais, transformé en icône par la plupart des mouvements de libération de la Terre, à l’instar de Che Guevara! Même son soi-disant prolétariat en ignore l’existence. Ce prolétariat, presque devenu pire que les bourgeois, qu’il est loin de conspuer systématiquement, qu’il imite comme il peut, tout en se prenant souvent pour je ne sais quoi.
Bourgeois et prolétariat ne meurent pas en essayant de traverser la mer, ou des frontières, en tentant d’échapper aux guerres que les multinationales provoquent dans leur pays pour se venger, comme les enfants des décolonisés. La plupart des travailleurs n’ont même pas à se salir les mains. Des armées africaines ou arabes armées de pied en cap, ou achetées pour quelques barils de pétrole, ou quelques sacoches de diamants, bref pour une bouchée de pain, font le boulot des anciens paras et agents de la coloniale. Depuis longtemps, les multinationales leur vendent également à un prix défiant toute concurrence des gadgets sophistiqués fabriqués en Asie qui leur font croire qu’ils sont terriblement intelligents. Tout cela les incite à critiquer à peu près tout le monde, et à fermer leurs frontières, bref à faire le plus possible le vide autour d’eux.
Ils critiquent également les syndicats lorsque les syndiqués n’ont pas tendance à penser comme eux au point de renoncer en vrac, ce qui est plus simple lorsqu’ils ne les concernent pas directement, à des droits chèrement acquis par d’autres.
Confronté à une telle arrogance, l’enseignement a jeté l’éponge et se contente de délivrer les preuves illusoires de son bien-fondé, non sans faire une série de distinguos lesquels les assujettissent encore plus sûrement à cet élitisme forcené, quelle que soit la catégorie dans laquelle ils sont rangés.
Malheur aux vaincus, comme on dit. M. Mbeka Phoba, une des participantes à la Journée « Revivez le discours de Lumumba, du 30 Juin 1960 », a lu un poème d’elle dans lequel elle se demande quel rapport nous avons avec Lumumba.
Elle y évoque les paroles étincelantes de l’ardent dirigeant et nous reproche de quémander l’aumône. Nous: pas seulement les Africains, les Congolais, en dépit de notre arrogance. Elle s’adressait avant tout, bien sûr, aux Africains, et en particulier aux Congolais qui essaient de faire leur vie en Belgique en passant à travers les gouttes.
Nous qui rampons, qui étouffons, qui longeons les murs, qui ne parvenons à exister qu’à force de contorsions, de nous tromper d’existence, d’ignorer le passé comme l’avenir, et souvent de cracher sur le présent, dirais-je.
Lumumba est le premier premier ministre congolais. Il fut assassiné par des Belges, et pas par des Africains, même si des Africains collaborèrent avec des Belges pour perpétrer ce crime. Il a fallu 40 ans pour qu’en Belgique, cette évidence acquiert au moins un caractère officiel, même si aucun officiel n’en a jamais fait état, si la Belgique continue à s’en moquer, à nier la plupart des faits, et continue, d’une autre manière, à piller les richesses du Congo. Quels menteurs, quels fachos, tous ces officiels!
Il y avait une petite coterie de vieux militants congolais. Ils s’éloignaient de moi, après m’avoir salué, déçus peut-être par les banalités que je leur disais pour engager la conversation, ou gênés par ma misère. C’est qu’on ne sait même plus quoi dire.
Quelques Africaines dansaient, tout en s’occupant de leurs enfants.
Un quarteron de grands intellectuels, quelque peu méprisants également, en dépit de leur sourire engageant, dominait ce petit monde. Ils sont les seuls, forcément, à commémorer cette dramatique indépendance. Qui d’autre se risquerait à leur tenir compagnie! Ils faisaient même partie des orateurs. L’un d’eux avait dégotté dans des archives inaccessibles une version inédite du discours du 30 juin 1960 de Patrice Lumumba.
Il y avait aussi d’autres personnes. Des jeunes, souvent, des gens très bien. Des activistes propalestiniens ou actifs dans le mouvement pour la régularisation des sans-papiers. Probablement aussi les employés très distingués et cosmopolites de diverses O.N.G., ayant découvert par hasard le pot aux roses. Et quelques inconditionnels, capables de transcender les tabous et les préjugés des fachos, au point de célébrer l’indépendance du Congo.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *