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Encore une occasion manquée

A quoi sert-il d’écrire quelque chose sur la COP 21? Je songe à tous ceux qui couvrent l’actuel sommet pour le climat. Même cette chère Naomi Klein, de quoi réussit-elle à causer?

Bien sûr, elle explique que l’on ne peut pas se permettre de laisser la température de l’atmosphère s’élever de 3 degrés en quelques décennies. Mais sa voix semble se perdre dans le brouhaha. La présence et le dîner de plusieurs dizaines de chefs d’état est la seule information importante dont la presse semble capable de faire état. Les chefs d’états discutent. De fait, de temps en temps, il est important de discuter sans avoir un agenda préétabli, de tenter de comprendre ce qui coince. On sait bien ce qui coince. Ce qui s’oppose à des mesures qui préviendraient un réchauffement du climat de la planète, c’est la nécessité pour ces petits chefs d’état de promouvoir l’économie de leur pays. On ne peut promouvoir cette économie en disant aux multinationales de réparer les dégâts environnementaux qu’elles commettent, ou en les empêchant de provoquer des catastrophes. Si les pays du tiers-monde font une chose pareille, ils sont rapidement confrontés à des guerres, à des problèmes d’ingérence, ce qui revient pratiquement au même, à des menaces de tout ordre. Si des pays développés sanctionnent des entreprises, les investisseurs, les capitalistes les fuient, délocalisent leurs usines immédiatement. Il faudrait en venir à prendre des mesures protectionnistes en tout genre, mais les grandes puissances, en tout cas les U.S.A., s’y opposent systématiquement. Si des gouvernements de pays développés prenaient de telles mesures, ils se retrouveraient ipso facto isolés, accusés de toute part, comme la Grèce par exemple lorsqu’elle a menacé de sortir de l’euro, ruinés en quelques tours de cuiller à pot. Leurs dirigeants et leur population elle-même se retrouveraient en danger. Il y a longtemps que la souveraineté de l’état n’est plus qu’un souvenir. Quand l’un d’eux tente de la préserver, il se fait anéantir. Et ceux qui basent leur propagande politique sur une telle notion sont tout simplement des affabulateurs et des manipulateurs, sauf peut-être lorsque l’existence de leur pays en dépend.
Mais soit, admettons qu’un pays prenne les devants et décide de ne plus importer de véhicules, de produits de consommation et d’engins polluants, de modifier en profondeur son agriculture, de pénaliser les multinationales et toutes les autres entreprises qui portent atteinte à l’environnement, de protéger efficacement son environnement, cela ne suffirait pas. Il devrait également s’attaquer aux habitudes de consommation des gens, et à toute la publicité qui les rend inévitables. D’une manière ou d’une autre, il devrait s’attaquer à des réflexes conditionnés, à une culture de masse, bref à la culture mondiale actuelle. Comment y parvenir sans interdire ipso facto à la population d’acheter des gsm, des voitures, des canettes, des boissons en bouteille, de faire ce qu’elle a l’habitude de faire ? Ce gouvernement serait confronté à d’énormes difficultés. Non seulement pratiques, mais théoriques. Aucun gouvernement n’a la moindre idée de la façon dont il va s’attaquer au problème. Aucun gouvernement n’est assez puissant que pour interdire à un construteur automobile de produire et de vendre des voitures. Au contraire. Tous n’ont de cesse de promouvoir l’automobile, ainsi que d’autres industries. Certains provoquent des guerres dans le seul but de procurer du carburant bon marché aux utilisateurs de ces automobiles. D’autres construisent des routes, laissent la publicité commerciale faire des ravages, et autorisent banquiers et industriels à ne pas payer d’impôt. Certains gouvernements font même des guerres dans le but de promouvoir leur industrie militaire et aéronautique. Nombreux sont ceux qui s’attendent à ce qu’une catastrophe de grande envergure se produise. Moyennant un tel contexte, il semble difficile de traiter d’autre chose que d’actualité guerrière et militaire, surtout que certains gouvernement sportent une énorme responsabilité dans les problèmes environnementaux, y compris dans ceux des autres.
Le monde va à la catastrophe, pas seulement à cause du climat qui est en train de se dérégler et de se réchauffer. Mais il semble évident que les dirigeants de ce monde ont d’autres chats à fouetter. Ils ont peur. Ils ont peur de la violence des autre états, de leurs mœurs dévastatrices. Ces états sont capables de se liguer contre un autre état dans le seul but de le piller, voire de le détruire complètement. Comment faire dans ces conditions pour mener une autre politique, pour prendre des mesures environnementales ? Quel état prendrait le risque d’interdire les importations de produits fabriqués avec l’huile de palme que l’on produit massivement dans des pays tropicaux en détruisant systématiquement la grande forêt primaire qui est le poumon de la planète, autrement dit qui capte des gaz à effets de serre et qui les empêche de réchauffer l’atmosphère ? Quel pays prendrait le risque de cesser d’importer du pétrole ou d’empêcher les compagnies pétrolières d’en produire, en tout cas sur son territoire ?
Tout cela est possible, mais si l’on fait abstration des liens et des relations complexes qui enchaînent les pays les uns aux autres, et qui en font les esclaves de la même logique économique, sinon d’une grande puissance ou l’autre en particulier, ne fut-ce que par défaut.
Cuba semble être la seule nation sur cette Terre qui ne soit pas esclave de cette logique, et encore, ce n’est que partiellement le cas. Mais cela tient à des raisons historiques. Étant victime d’un blocus depuis des décennies, la grande île des Caraïbes n’a pas eu à fermer ses frontières, à empêcher d’autres pays d’importer à Cuba et d’y commercialiser leur production industrielle.
Sur un autre plan, le mode de vie des Cubains ne représente pas non plus un idéal. La société cubaine est loin d’être aussi égalitaire qu’elle ne le prétend, même si certains excès n’ont pas cours à Cuba, et si tous ont accès à des soins de santé et à l’éducation.
Dans les autres pays, l’inégalité, la richesse insolente de certains incitent les gouvernements à mettre en place une organisation sociale complexe et à permettre à cette dernière de progresser. Ce progrès qui est aussi celui du peuple entier, peut paraître illusoire, mais le changement est permanent. Des gouvernements s’attaquent parfois à cette organisation sociale, mais ils ne peuvent pas non plus s’en passer sans provoquer de catastrophe. On ne peut faire abstraction de la société et se réfugier dans l’illusion que le luxe et la richesse mettent à l’abri de tout et en particulier du reste de la société. Ils ne sont jamais qu’une contrepartie de quelque chose. Lorsqu’ils se mettent à détruire la société, leur propre substance leur échappe, la richesse cesse de représenter une richesse, sauf peut-être dans le cadre artificiel des relations internatioales actuelles, mais, de toutes façons, la guerre se répand alors inévitablement dans une partie du monde, parce qu’elle demeure la seule façon de préserver la cohésion du peuple. Lorsque cette cohésion se met à faire défaut dans un grand pays, en général, une guerre mondiale éclate.
Une guerre mondiale aurait plutôt tendance à aggraver les problèmes environnementaux au lieu de contribuer à les résoudre, et il est peu probable que l’on trouvât un jour le moyen de faire la guerre sans aggraver ces problèmes.
Par conséquent que faire ? Comment transformer ces relations internationales, influer sur elles, sans provoquer un conflit militaire généralisé, dans le but d’empêcher l’activité humaine, autrement dit l’industrie et l’utilisation de sa production, ainsi que l’agriculture, de produire massivement des gaz à effet de serre ? Comment influer sur elles dans le but de transformer toutes les pratiques et les habitudes humaines en même temps ? La moindre guerre, ainsi que la moindre catastrophe de grande envergure, pourraient désormais priver une partie de l’humanité de tout accès à certaines denrées de première nécessité.
Répondre à cette question oblige à analyser ces relations internationales ainsi que le rôle des médias et de la société civile dans le cadre de ces relations. Elle force à se poser d’autres questions qui portent sur le fonctionnement politique de l’humanité, et sur celui des nations qui la composent. Une telle analyse n’est pas du goût de certains gouvernement actuels, ou de sociétés multinationales extrêmement puissantes. Déterminer lesquels et pourquoi représente une première étape dans l’objectif de faire changer les choses. Déterminer quels sont leurs moyens d’action, et les méthodes qu’ils utilisent pour influencer le reste du monde représente une seconde étape.
Le sommet mondial de Paris sur le climat, la COP 21, représente très probablement un de ces moyens pour influencer le monde.
Dans quel sens ce sommet influence-t-il le monde ? Les intérêts économiques de la France engendrent une consommation effrénée de ressources naturelles. Ils aggravent également la compétition pour les ressources naturelles existantes et la soif de profit. Comment un pays qui tente par tous les moyens de promouvoir les intérêts de ses industries pourrait-il exercer une influence dans le sens opposé? Comment pourrait-il par exemple pénaliser les grandes entreprises qui portent atteinte à l’environnement ne fût-ce qu’en France elle-même, autrement dit à l’intérieur des limites étroites de son propre territoire. En permettant à la France d’exercer une certaine influence, le sommet de l’environnement lui-même aggrave la plupart des problèmes environnementaux. La France elle-même semble incapable de faire face aux pressions internationales qui tentent probablement d’instrumentaliser le sommet sur le climat.
Il en serait probablement de même si le sommet sur le climat avait lieu dans un pays beaucoup plus pauvre, et beaucoup moins développé sur le plan industriel.
A Paris, ces pressions empêchent les institutions de fonctionner normalement. Elles clouent au pilori toutes les tentatives de la société civile pour réouvrir le débat, à supposer qu’elle en soit capable, en mettant momentanément une quasi-dictature en place à Paris pendant le déroulement du sommet.
Comment un pays sans armée, sans économie, sans moyen pourrait-il faire face à de telles pressions si la France, qui est membre du conseil de sécurité, n’a pas la puissance nécessaire pour y parvenir ?
Le sommet sur le climat du début décembre 2015 est simplement une sorte de cadeau octroyé à une grande puissance économique pour promouvoir son économie, et, si tant est, sa position stratégique dans le monde, pour améliorer ses chances dans la course aux matières premières. Sur le plan écologique, il représente probablement un problème, quand bien même il incite à se poser certaines questions et à faire état de certains problèmes environnementaux. En tout cas, il ne sert pas suffisamment de caisse de résonnance à la plupart des questions que fait surgir la crise environnementale et climatique. Il sert plutôt à empêcher que certaines questions ne soient posées. Il impose le leadership de plus en plus remis en question de quelques dirigeants de quelques grandes puissances. Il déçoit.
Diverses manifestations symboliques dénoncent cette situation. L’organisation Avaaz a décidé de symboliser les marches et surtout les marcheurs et marcheuses qui, partout dans le monde, essaient en vain d’attirer l’attention des gouvernements sur toutes sortes de problèmes, pas seulement environnementaux et climatiques en couvrant la place de la République de chaussures et de sandales. Les zadistes de Notre-Dame des Landes organisent un convoi en vélo et en tracteur pour dénoncer l’hypocrisie du pouvoir. Bien d’autres manifestations sont organisées, parfois en dépit des interdictions en vigueur, mais aucune n’est capable de remettre en cause la légitimité du pouvoir et du système. Elles auraient plutôt tendance à dissimuler certains faits. Inutile d’imaginer, même un seul instant, qu’elles font reculer quelque gouvernement que ce soit ? Au contraire, elles renforcent leur détermination de ne rien faire ? Les amalgames que l’activisme sert systématiquement, à son corps défendant, à promouvoir, ou les a priori, voire l’idéologie qu’il brandit comme des médailles n’en font pas forcément un défenseur sans reproche du climat et de l’environnement. L’écologie passe-t-elle par exemple par la remise en cause de toutes sortes d’acquis, ou par la critique tout azimut de la production industrielle et de son impact sur l’environnement ?
Pourquoi s’en tenir à quelques manifestations symboliques, ou organiser des opérations de réduction dans des centres commerciaux? Pourquoi ne pas mobiliser une plus grande portion de l’espace public, au besoin en transformant ce dernier ? Pourquoi ne projette-t-on pas en grand des scènes de vie de mineurs en Afrique des Grands lacs, et les conséquences ou le rôle joué par les multinationales dans cette région du monde, ou dans d’autres. De peur de susciter de nouvelles interventions catastrophiques ? L’activisme ne représente-t-il pas en fin de compte un mode de dissimulation comme un autre, et un outil beaucoup trop limité dans les mains de classes sociales peu désireuses de changer de mode de fonctionnement ou d’être confrontées aux tortionnaires qui étouffent toutes les autres classes, ou nations? Que vaut cet activisme que certains qualifient de bobo? Des affiches sont visibles ça et là dans l’espace urbain. Les artistes ont réalisé des chefs-d’œuvre. Mais, en l’occurrence, l’art n’est pas en phase avec une dynamique de changement. S’il dénonce une situation désespérée, les faits qu’ils dénoncent demeurent totalement abstraits. L’activisme dénonce des faits, pas leur cause. Il reste attaché à une forme de pouvoir, à une méthode de gouvernement. Il n’est pas suffisamment critique. Mais il sert à prétendre que la liberté n’est pas limitée. La contre-culture des années 60 est oubliée depuis longtemps, elle qui ne fut qu’un résistance désespérée à la nouvelle dérive, pire que les autres, d’un vieux système. Ce système est prêt à tout pour survivre. Il n’est ni d’accord de négocier, ni même d’accord de réfléchir. Il dépense l’essentiel de son énergie à détourner l’attention des masses des problèmes qui se posent. Quand il n’y parvient pas, il exploite ces problèmes, il s’en sert, il nie en bloc, et il égare l’opinion, il lui donne quelqu’os à ronger, quelques zadistes en pâture qu’il réprime de manière à avoir bonne conscience. Ce n’est plus l’activisme qui sert à donner bonne conscience, mais la répression qui sert au pouvoir à prétendre qu’il défend les libertés. Comment en sortir?
Pourquoi n’organise-t-on pas une manifestation pour dénoncer la politique extérieure de la France qui a la course au profit pour seule raison d’être ? Non seulement, tous les groupes humains ont partie liée, mais toutes les causes se rejoignent. Il s’agit de stopper cette insupportable fuite sans fin en avant, cette megamachine. La COP 21 n’est qu’une nouvelle occasion manquée.

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