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Révolution pour rire et critiques de Charlie Hebdo

Le gros problème des critiques du dessin de Riss (Charlie Hebdo) comme celle parue dans Revolutionary socialism in the 21st century faisant référence au petit Eylan et au harcèlement sexuel est qu’elles se basent sur une interprétation de ce dessin qui n’est pas la bonne.

Le dessin de Charlie ne critique pas seulement la pudibonderie qui s’attaque aux immigrés, et qui est de ce fait raciste.http://www.leplumitif.be/2016/01/19/revolution-pour-rire-et-critiques-de-charlie-hebdo/ Ce dessin s’attaque aussi à une forme de discours que les médias, et les critiques même les plus à gauche sont depuis longtemps incapables d’analyser. Lequel? Le discours qui sert à justifier des interventions, à dissimuler le rôle néfaste des puissances interventionnistes occidentales dans les conflits qui éclatent dans le reste du monde. Ce discours s’est servi des réfugiés syriens comme de mille autres thèmes et faits en tout genre. Il fait flèche de tout bois. Il poursuit fondamentalement un but de séduction. Il profite bien sûr l’ignorance commune, et l’entretient savamment, en multipliant les redondances. Son objectif est de dissimuler ses principales raisons. Ou de dissimuler d’autres faits. Il y a quelques décennies, les anarchistes parlaient de politique spectacle sans parvenir à la caractériser de manière suffisamment limpide. A force de ne pas déceler les supercheries en vigueur, une bonne partie de la gauche elle-même ne parvient plus à analyser les stratégies d’écrasement de petits pays du tiers-monde, et il lui arrive même de justifier leur anéantissement.
Quelle est la portée de la propagande récente qui concerne les réfugiés Syriens. C’est une propagande qui fait d’une poignée de Syriens les principaux réfugiés, sinon les seuls, réfugiés dignes de ce nom. Souvenons-nous en: il fut d’abord question des réfugiés africains ayant péri par milliers en mer en Méditerrannée. Plusieurs navires ont coulé avec des centaines et même des milliers de passagers avant qu’il ne fut question, bien plus tard, des réfugiés syriens. Pourtant, il y a 4 millions de Syriens déplacés ou en exil et la plupart vivent dans des conditions précaires. Il n’en est jamais question que de façon anecdotique. Aucune initiative cohérente n’a été faite pour tenter de mettre fin à cette situation, à part bombarder la Syrie. Tout d’un coup, il fut question des réfugiés syriens et ensuite du petit Eylan qui suscita un élan de sympathie. Ces réfugiés-là, il s’agit tout d’un coup de les accueillir à bras ouverts, eux-seuls, d’en faire un symbole. Le petit Eylan a été érigé en symbole de la cruauté de la politique d’accueil, et, en même temps, en symbole de la cruauté d’un conflit de fait monstrueux. Il s’agissait de renverser la tendance dominante de plus en plus défavorable à l’accueil de réfugiés en Europe, mais aussi de limiter de manière drastique le nombre de ces réfugiés, de prendre des mesures pour empêcher un afflux massif de réfugiés sans trop le faire savoir. En paraissant faire bon accueil à des réfugiés syriens, ce discours sert aussi à dédouaner l’Occident de son rôle néfaste et pyromane dans l’horrible conflit qui a cours en Syrie et qui est symbolisé par Daesh. Ce discours sert en outre des intérêts interventionnistes et leur propagande. C’est le même discours que celui qui s’empare depuis 2010 de toutes sortes de motifs largement fallacieux pour tenter de justifier des bombardements massifs et pour justifier la liquidation à tout prix du régime syrien. Faute de l’analyser correctement, la cruauté et la perversité de ce discours passent encore largement inaperçues.
Comment discréditer ce discours, comment en partager la critique et l’analyse? Dans le cas présent, Charlie se sert du racisme et de la pudibonderie des prises de positions récentes des médias et des dirigeants européens pour mettre une fois de plus ce discours en exergue. En fait, il procède à une critique en cascade. Dans ce dessin, plusieurs couches critiques se superposent et se servent l’une de l’autre pour tenter de cerner une série d’évènements. En même temps, le dessin rend compte d’une contradiction. Les émigrés qu’on prétend accueillir, il est un fait que les médias et les gouvernements occidentaux passent leur temps à leur faire des reproches, à les prendre pour cible, à leur retirer toutes sortes de droits, à les punir, à les offenser. Ce faisant il énonce une vérité. L’accueil des réfugiés n’est pas ce qu’il paraît.
Tous ceux qui critiquent cette caricature et qui cherchent à se dédouaner du rôle monstrueux de l’Occident dans le conflit syrien, soutiennent inconsciemment à mes yeux cette politique interventionniste et défendent le bien fondé de ces offenses. Involontairement, dans certains cas au moins, ils défendent la même logique que des militaristes. Il aurait fallu au contraire condamner le deux poids deux mesures de cette propagande odieuse, totalement en contradiction avec les faits dans la mesure où les réfugiés sont parqués, traités en ennemis, et transformés ipso facto en main d’oeuvre à bas prix, de manière à faire pression sur les salaires, pour maximiser des profits, comme c’est l’habitude. Mais cela n’a pas été fait. Pas correctement. Cette propagande n’a pas été critiquée. Elle ne le sera pas. Sauf par Charlie. Parce que ce n’est pas suffisamment porteur en terme de popularité. Parce que les gens ne disposent pas des clefs d’interprétation qui leur permettraient de saisir le sens d’une telle critique. Ils ne savent pas que leur pays est un monstrueux pays qui rackettent le tiers-monde et y fomentent des massacres de masse depuis des générations. Depuis des générations, il attribue ce genre de caractéristiques à d’autres. Notamment aux nazis. Ou aux Turcs. Ou au Africains eux-mêmes. Ils ne font pas les liens qui s’imposent entre le racisme, et l’esclavagisme, la politique migratoire actuelle, et les crises du tiers-monde. Concernant les réfugiés qui se fracassent par milliers sur les murs de la forteresse Europe, le changement climatique est une explication commode. Quand on système financier international, il ne pose vraiment des problèmes qu’aux Européens, en tout cas dans leur esprit déformé. Dans un petit pays, au dessus de tout soupçon, il fut même question de confisquer leurs biens aux réfugiés syriens!
Quant à sa pudibonderie, elle a une origine, une raison idéologique. Elle sert à exclure des échanges matrimoniaux normaux une partie du monde et de la population. Les plus pauvres par exemple. Mais aussi, les « autres », les étrangers, et surtout les étrangers s’une autre couleur de peau. Quoi de plus raciste! La pudibonderie, plus pernicieuse que beaucoup d’autres types de contraintes, est certainement la cible des caricatures de Charlie Hebdo, en même temps que la critique, identique au racisme, avec lequel elle coïncide. Cela ne signifie pas que Charlie défende le harcèlement, mais il considère que la pudibonderie, surtout raciste, représente un problème tout aussi néfaste. Il est même peut-être, sinon certainement, une des causes de ce harcèlement.

1. J’utilise le mot pudibonderie parce que chez Charlie et dans l’anarchisme la tradition veut que l’on traite la morale sexuelle bourgeoise de pudibonde.

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