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Nietzsche et sa représentation

Clichés sur Nietzsche et interrogation

Quand je vois un magazine sur Nietzsche, par exemple sur la table du salon chez mes parents, je l’ouvre, le le prends en main, j’essaie de comprendre de quoi il est question. Cela m’intéresse. Mais j’ai toujours devant les yeux le même portrait de Nietzsche. Cela m’ennuie un peu.

L’homme, le philosophe disparaît derrière une image, une représentation dont on est porté à penser toutes sortes de choses qui n’ont peut-être rien à voir avec la personne. Je comprends les musulmans qui ne tolèrent pas qu’on représente Mahomet, que cela choque. Je suis choqué quand on représente Nietzsche, presque toujours de la même façon. ainsi ne le voit-on jamais sourire. Or, il devait beaucoup s’amuser. du reste, il a écrit Le gai savoir.
Selon moi, le problème de Nietzsche fut peut-être de trouver un sens au monde, et une place aux choses, de remettre en ordre les choses, un monde dont les transformations ont suscité un bouleversement, en même temps qu’une dérive, tout plein de dérives, qui a vu les contradictions se multiplier.. En tout cas par rapport à l’ancienne société qui est complètement ébranlée par les guerres napoléoniennes, mais aussi par la science, par le progrès, par les transformations économiques, politiques, et par tous les discours qui pulullent et qui mélangent tout. Nietzsche essaie de faire le lien entre passé et présent, entre savoir et expérience, et se pose des questions sur la science, la raison, les valeurs.. Il s’agit pour lui, sans doute, quelque part, de rééduquer l’humanité, de lui montrer que ses clichés n’ont rien à voir avec la pensée. Mais pourquoi rééduquer le monde? Et comment? Cela le fait s’interroger? D’où son Zarathoustra. Dans lequel il découvre la vanité de la culture, de l’éducation. On ne change pas le monde. Les changements s’opèrent sans qu’on le veuille. On ne cesse de chercher à le comprendre, à le saisir, de transmettre, et d’enseigner. Il est important cependant de saisir les valeurs qui comptent..
Questions sérieuses que cela. D’un homme qui sacrifie tout pour leur apporter des réponses sérieuses et les transmettre: sa réputation, sa santé, et plein d’autres choses..
On en a fait une star, un individu énigmatique, un fou, un génie, on l’a statufié, on a produit en série des clichés à son effigie pour le représenter. On l’affuble de qualificatifs. On en arrive à croire que sa pensée est avant tout un thème de magazine, qu’elle a une valeur commerciale. Comment en sortir? Comment conférer une place, sa place, à la pensée, et à des penseurs? Comment cesser de faire de la pensée un prétexte, tout en préservant son indépendance de pensée, tout en ménageant une distance critique?
C’est une excellente idée de représenter Nietzsche en peinture. Mais c’est difficile. On pourrait essayer de représenter des clichés, les clichés de Nietzsche, accumuler par exemple des couvertures de magazine, et puis y adjoindre un immense point d’interrogation..
Il faudrait écrire une pièce du genre: le retour de Nietzsche, dans lequel le penseur est confronté à tous ces clichés. Les clichés sont écrasants. C’est de la propagande. En même temps, la pensée passe au second plan. L’évènement représenté n’a rien à voir avec elle. La culture nie très souvent la pensée. La pensée est un exercice délicat, périlleux, qui requiert une sorte de modestie, de lenteur, de méthode, une patience infinie. Sa méthode est comparable à celle d’un entomologiste. On pourrait montrer Nietzsche en train d’épingler des mots sur une sorte de tableau, les classer, les ranger, établir des relations entre chacun d’eux. Un Nietzsche en bras de chemise, à trois heures du matin, la tête en bas.. Un Nietzsche étonné, rieur, qui a un fou rire, ou qui semble épuisé, qui a un corps, qui n’est pas qu’une caricature. Mais ce serait en faire une curiosité quand même.
Nietzsche épingle les faux semblants. Tout son Zarathoustra conspue les mots-valises, les clichés. Il essaie de refaire la généalogie d’une multitude de mots, de concepts. Il épingle des tournures de pensée qui trouvent leur source dans des clichés. Pour « penser », il faut traiter du langage. Plus tard, cela incitera d’autres penseurs à analyser ce dernier (Wittgenstein).
La pensée revient à montrer les circonvolutions qu’emprunte le langage pour construire des erreurs de pensée, des formules. Et à utiliser des circonvolutions pour y parvenir, pour « penser ». D’où le caractère poétique de la pensée de Nietzsche par exemple. D’autres philosophes se servent d’un style plus rhétorique.
Penser, ce serait en quelque sorte s’arrêter de penser, ou plutôt de penser n’importe comment, arrêter la pensée : la pensée folle, commune, vulgaire. Le langage est une maladie en même temps qu’un remède pour tenter de comprendre cette maladie du langage.
Quant au corps, il fait les frais de cette pensée malade, de son langage corrompu, et répétitif, qui traite de lui comme du reste. On l’a sans doute discrédité, critiqué, méjugé, tout en abolissant la toruture. Et il a fallu lui rendre la place qui lui appartient. Mais en transformant en cliché sa critique.

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