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Antonio Gramsci et la bataille des idées

L’opuscule Remporter la bataille des idées, de F. Ruffin, est une petite merveille. D’abord, il parle de Gramsci, un intellectuel révolutionnaire de première force, qu’il réussit à actualiser. Il ne comporte qu’une bonne vingtaine de pages, et est très facile à lire.

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Il représente une petite introduction parfaitement limpide à la pensée politique d’Antonio G.. Plutôt pratique pour ceux qui, comme moi, se farcissent pleins de livres parfois copieux et qui n’ont pas l’occasion de lire des auteurs qu’il faudrait tous avoir lus. Il faut lire Gramsci. C’est la lecture de cet opuscule qui m’en a convaincu.
Que dit Gramsci? Il traite de l’intellectuel d’une manière plus pratique que le vieux Nietzsche. Qui est l’intellectuel? Quelle est sa place? Pour une fois, la réponse n’est pas à côté de la plaque. A notre époque, les intellectuels sont au service de ce que Gramsci appelle la bourgeoisie, et qu’on ne voit pas très bien comment appeler autrement.
Gramsci explique que la bourgeoisie, qu’il oppose au prolétariat et à l’aristocratie, est dominante parce qu’elle a su rallier les intellectuels, ou du moins une grande partie de ceux-ci, et créer des structures qui reproduisent sa domination. Tant que la noblesse était alliée au clergé, et aux clercs, et que ceux-ci dominaient intellectuellement la société, l’aristocratie dirigeait cette dernière. Le clergé pourchassait tous les intellectuels qui n’abondaient pas dans son sens. Même Thomas d’Aquin fit l’objet de mesures de censure. Rappelons-nous tous les autres, dont beaucoup furent brûlés. On ne lésinait pas alors avec l’autorité.
La bourgeoisie a mis cinq siècles pour conquérir l’appareil critique de la société. Mais elle a mis les bouchées doubles et tout cadenassé au point qu’il n’est même plus nécessaire de brûler les hérétiques pour les faire taire. En gros, elle se sert d’un appareil publicitaire, et de plusieurs types d’endoctrinement de masse (écoles, médias).
Gramsci traite de cet appareil critique, des institutions de la bourgeoisie qui servent de fief aux intellectuels d’aujourd’hui. Il parle de bastions. Ce ne sont pas une ou deux idéologies auxquelles la bourgeoisie a recours, mais cent, voire davantage. Gramsci parle de mille bastions à prendre, auquel il est nécessaire de mettre le siège pour renverser l’ordre capitaliste.
G. critique les intellectuels qui, à la moindre crise, annoncent la chute du capitalisme. Il les appelle les prophètes de la facilité.1 Au lieu de faire de la démagogie, de propager des slogans creux, l’intellectuel révolutionnaire doit prendre Lénine pour modèle. Il cite l’exemple de Lénine qui réfléchit, analyse, fait des recherches, qui ne laisse rien au hasard, et aussi qui organise… Il faut organiser les masses. Aucune spontanéité dans le bolchévisme. Mais, par contre, beaucoup de réflexion, et de l’action. Gramsci aurait également pu citer Hannah Arendt s’il l’avait connue.
Les intellectuels révolutionnaires de son époque ne font pas cela. Ils ne jouent pas leur rôle. A. G. explique quelles sont leurs erreurs: le spontanéisme, le sectarisme, et le fait de traiter les masses avec arrogance, ou de s’isoler, loin des masses. Or, les masses savent les choses, et sont capables de leur apprendre énormément de choses, sinon tout. Les intellectuels savent les idées, mais pas les choses. Il prône l’alliance entre le sentir et le savoir, bref entre les masses et leur sens pratique, leur expérience de la réalité, et les intellectuels et leur sens théorique.
A cause de leur sectarisme, par exemple, lui, Gramsci, on l’écarte. Les fascistes l’emprisonnent, mais les dirigeants communistes manquent à ses yeux de psychologie et, par leurs campagnes internationales pour sa libération, les incitent à le garder en prison. Les communistes sont devenus les satellites d’un état révolutionnaire qui essaie, à tort, de se réconcilier avec le reste du monde, ou bien de le conquérir. Il vaut mieux adopter une autre attitude: développer le communisme en Russie, dans un seul pays. Gramsci analyse les choses avec lucidité. Trop de lucidité pour des démagogues comme Togliatti qui se complaisent dans un rôle ambigu, qui sont des leaders, mais auxquels il manque les idées sans lesquelles leur pouvoir est parfaitement vain. En fait, ce sont de démocrates. Pas des révolutionnaires. Ces deux termes semblent s’opposer. François Ruffin ne parle pas de cela, mais il faut se rendre à l’évidence: la démocratie est une antidote, elle ruine tout projet révolutionnaire. A cause de cela, la bourgeoisie est gagnante. Il ne sert à rien de la renverser par la violence parce que ses structures tiennent le coup tout seul, et parce que la démocratie leur semble toujours préférable à une dictature, quelle qu’elle soit. Le prolétariat doit créer ses propres structures. Pas reproduire celles de la bourgeoisie. Mais, pour cela, il lui faut inventer une autre démocratie, où chacun aurait son mot à dire. Il lui faut organiser une révolution démocratique. Enfin, cela, c’est mon avis.
Pour G., l’intellectuel doit forger une conscience, celle de la classe universelle censée prendre le pouvoir, mais il ne le fait pas. Il préfère annoncer la fin du capitalisme, appliquer sans conscience à toutes les situations une analyse qui n’est valable que dans une seule situation, à un moment historiquement défini, en Russie, où la bourgeoisie était relativement faible et l’économie assez peu développée.
Savoir une idée, cela ne veut pas dire avoir une idée. Avoir une idée, c’est bien plus compliqué encore.
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1. Remporter la bataille des idées, Fakir éditions, 2015, p. 26.

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