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Il faut redonner vie et sens à la lutte.

Que penser du nouveau projet du gouvernement d’étendre le Projet Individualisé d’Intégration Sociale (le « PIIS ») à tous les bénéficiaires du revenu d’intégration, autrement dit à ceux qui dépendent de l’aide des CPAS.

Il devient difficile de discuter de ce genre de mesures gouvernementales. En partie parce que ça ne sert à rien. On est toujours ramené aux mêmes dogmes. Il n’y a pas moyen d’en sortir. Comment réussir à en dire quelque chose quand même. Comment éviter de recourir à ces idées convenues, à des clichés, toujours les mêmes. Il est nécessaire de discuter de ce nouveau projet de tutelle des pauvres, des chômeurs, qui devrait entrer en application en septembre. En gros, les CPAS aussi seraient censés faire du chiffre, sanctionner. Les gens ne voient pas bien l’arbitraire qu’il y a dans tout cela. On a vite fait le tour des emplois qui correspondent à ses compétences. En fait, on pousse les gens à accepter n’importe quoi. Mais on ne saisit pas bien non plus ce que cela a d’inique, d’arbitraire. Les gens font des choix, ils se forment. Ils se laissent orienter dans une direction ou une autre. Faire n’importe quoi n’est pas possible. Un intellectuel ne peut pas se mettre à paver des trottoirs. Non seulement, il n’a pas le physique pour le faire, mais on ne le traitera pas comme il convient. Au contraire, il paiera cher son savoir, son expérience, son langage sophistiqué, ses valeurs qui, pourtant, en valent d’autres. En Chine la révolution culturelle a duré dix ans. Combien de temps cet état de choses va-t-il durer en Belgique, en Europe ? La Belgique est en train de retourner au dix-neuvième siècle. Le pays recule plus vite que prévu, tout en mettant au point un appareil qui sert à chercher de l’emploi, à former, à accompagner, certes, mais aussi à sélectionner, à trier les travailleurs, à formater ceux que l’école n’aurait pas réussi à endoctriner suffisamment, à contrôler tout ce beau petit monde, sans qu’il ait rien à dire, une fois de plus, à exclure, à en détruire certains.
Le gouvernement rejette tous les problèmes existants sur les pauvres, en particulier sur les chômeurs, sur les immigrés, bref sur les victimes du système. L’emploi continue à servir d’alibi pour lancer les peuples à l’assaut les uns des autres, pour occuper des pays, pour faire toutes les horribles choses qu’on fait depuis longtemps avec des peuples réduits à la misère. Pour se justifier, se faire pardonner, il suffit aux dirigeants d’invoquer l’impuissance, ou, au contraire, la moindre petite réalisation, et d’en faire tout un plat.
Pour rejeter ainsi la faute sur les pauvres et les exclure de la société, l’on invoque désormais des raisons de nature budgétaire, une logique gestionnaire, et on accuse la dite fraude sociale, c’est-à-dire des gens qui préfèrent soi-disant toucher des allocations que travailler. On ne met pas en doute la fiabilité du système, on ne tient pas compte de ses immenses lacunes. C’est exécrable. C’est un double mensonge. Des clichés servent à s’exprimer. Ils font désormais partie du sens commun, en même temps que le dogme qui les inspire. Quelques prix Nobel d’économie critiquent cette logique, ce dogme, mais seulement en partie.
Ce dogme n’aurait aucun impact si quelques intellectuels réfléchissaient posément à son sujet. Mais réfléchir à ce à quoi il faudrait réfléchir semble la chose la plus compliquée du monde. La liberté de pensée incite tout le monde à penser la même chose et cela rend la tâche de réfléchir particulièrement ardue. Le manque de moyens n’arrange rien à l’affaire. Les énormes moyens des boites à idées servent presqu’uniquement à propager ce dit dogme, bref une authentique idéologie. Cette logique nous viendrait d’Adam Smith ou de Ricardo qui, avec une lucidité remarquable, ont mis des mots à leur époque sur certains mécanismes, et décrit la logique nouvelle à laquelle ils étaient confrontés.
Dans son livre Homo cooperans 2.0, Matthieu Lietart évoque une liberté qui serait devenue un dogme au dix-huitième siècle à cause d’une société complètement pyramidale.1 Soudain, des individus, notamment certains révolutionnaires, mais bien sûr, pas seulement eux, se servent de l’apologie de la liberté pour accumuler des richesses. Les révolutionnaires ne font qu’imiter à leur manière les gens en place, les magnats de l’époque.2 Ils (ré)inventent en même temps une logique boutiquière qui, au nom de l’honnêteté, de la rigueur, et de la justice, sert surtout à tricher, à piller des pays entiers, en commençant par le sien. La politique devient un moyen de se payer des fortunes, que l’on rassemble en déclarant des guerres, en confisquant des biens de toutes sortes, par exemple en mettant la main sur des biens de l’Eglise, confisqués par la révolution, en octroyant d’incroyables prérogatives au monde de la finance. Les meilleurs politiciens reçoivent des mains des banquiers des responsabilités, autrement dit tout pouvoir pour diriger l’état, ou certains organes importants. Le pouvoir n’est rien d’autre qu’une sorte d’agence de placement de luxe.
Cette logique mène directement aux abus invraisemblables actuels et à l’inhibition qu’ils engendrent.
Les politiciens révolutionnaires ou contre-révolutionnaires confèrent un statut pratiquement sacré à leur logique boutiquière, à la propriété qu’ils déforment, et, par ricochet, à la logique de l’exploitation, au travail abstrait, et commettent plein d’abus, notamment en exploitant les pauvres. L’exploitation devient un moyen exceptionnel d’accumuler d’énormes richesses. Ils sacralisent pour cela l’état et les institutions politiques qu’ils instrumentalisent.
Voilà le fondement de l’idéologie actuelle, de ces raisons ou de ce dogme qu’il est particulièrement difficile de remettre en question.
La raison d’état sert à tout couvrir, à tout dissimuler. Sans cela, peut-être rien ne fonctionnerait. L’homme n’est pas capable de concevoir des institutions qui fonctionnent correctement. La représentation que l’on a de l’état est avant tout théorique. En réalité, on est confronté à des tyrans, mais détiennent leur autorité à cause d’un système et nullement du fait d’une organisation naturelle de la société.
Ce système, basé sur la marchandisation du travail, engendre de formidables inégalités et met régulièrement des millions de gens sur la paille. Pendant des générations, les riches ont également volé leur logement à des millions de pauvres. Il s’agit de la fameuse question du logement. Cela les incite à travailler quasiment pour rien.
Dans ce système, si quelqu’un ne gagne pas sa vie, c’est souvent parce que d’autres pauvres lui ont volé son emploi, son logement. La misère est une condition. Pour un riche, la richesse est d’autant plus méritée, que la misère est une fatalité qu’il faut tenir à distance en y consacrant de grands moyens. Tenir la misère à distance, voilà sa raison d’être. Il étale ses richesses, son luxe, pour se mettre hors de portée de la misère, et il regarde les pauvres avec pitié, avec crainte, ou avec dédain.
Les arguments font à ce point défaut pour dénoncer ce dogme que tous s’acharnent contre les victimes. Tout un arsenal de raisons, faciles à inventer, est utilisé pour justifier le dogme de la responsabilité des victimes. Même ceux qui ont pour mission de protéger, d’aider les pauvres, et qui les soulagent effectivement, propagent ce dogme.
Tout un petit monde se pose des questions sur les mesures à prendre en ce qui concerne le chômage, le travail, mais il ne réussit pas à entrevoir un début de solution, autrement dit une raison de ne pas appliquer ce dogme.
Comme l’explique Annie Lacroix-Riz, on a affaire à une attaque des salaires. Mais le salaire n’est pas le seul en cause. Une vieille idéologie refait fureur. Les chômeurs, les immigrés, et les assistés sont pris en chasse, tous les droits associés au salaire sont attaqués. Serge Halimi parle d’un grand bond en arrière.3 La société, mais surtout le pouvoir, ont surtout besoin de boucs émissaires.
Les principales conquêtes du monde du travail sont remises en cause : la durée du travail hebdomadaire censée passer subitement de 38 à 45 ; le droit à un revenu de remplacement. Les adeptes du système ne prévoient rien d’autre. Ils ne prétendent pas partager le travail, au contraire, puisqu’ils ont besoin de maximum de misère pour fonctionner. Ils n’organisent rien à part des expulsions, des chasses aux sorcières et plus que très probablement des attentats terroristes.
Quelle est la réaction du monde du travail ? Il ne réagit pas. Il se laisse faire. Pourquoi donc ? En fait, il s’est laissé trop faire. Il se laisse faire depuis toujours. Cette société fait des travailleurs des gens soumis. Elle construit des idéologies pour qu’ils acceptent la hiérarchie existante, une hiérarchie. L’idéologie actuelle qui les incite à obéir est celle de la gouvernance, qui est tout sauf un point de vue démocratique.
Le monde du travail s’est trop reposé sur ses lauriers. Il a cru que ça y était, que c’était gagné, que la machine égalitaire allait l’emporter. Après les conquêtes sociales du début du vingtième siècle, il n’a plus trouvé d’autres revendications à faire valoir, alors que sa condition demeurait en grande partie la même. Ses organisations de lutte se sont essoufflées. Elles se sont encroûtées, institutionnalisées. Elles l’étaient déjà depuis un certain temps. Certains partis qui se disent socialistes mènent des politiques plus néolibérales que les libéraux eux-mêmes.
Nombreux sont ceux qui s’interrogent au sujet du syndicalisme, qui critiquent les syndicats. Quel rôle jouent-ils réellement? En réalité, les travailleurs organisés au sein des syndicats sont devenus les défenseurs d’une sorte d’élitisme. En défendant une élite, ils défendent le système dont elle bénéficie. Plus la crise s’aggrave, plus ils se mettent au service du système qui prétend garantir à cette élite une sorte de sécurité. Alors qu’ils défendent le système en défendant les droits du travail, ces derniers sont même plic ploc abolis, ou ôtés aux uns et aux autres et ceux qui restent concernent une part de plus en plus réduite du monde du travail. Bref, de droits, ils se transforment en privilèges. Comme tous les privilèges, ils sont utilisés pour légitimer le contraire, l’exclusion. D’innombrables sanctions et mesures rétrogrades concernent les chômeurs à cause de ces privilèges. En fait, ces droits fondamentaux n’ont qu’une valeur idéologique. Les rapports sociaux, ou les rapports de travail qui furent longtemps, l’objet de soins jaloux sont en train de tomber en décrépitude, et dégoûtent même une partie des travailleurs et les chômeurs.
Les droits du travail ne profitent pas à tous, de la même façon, et servent à entretenir des illusions néfastes. Ils rendent aussi les gens indifférents au sort du reste du monde, sinon de la société, au sort des autres, des exclus, de la nature. Ces droits font de certains des privilégiés, voire des égoïstes au sens fort. Certes ils travaillent, mais sans plus se soucier de rien d’autre, comme l’explique Alain Deneault dans La médiocratie.4 Ils rejettent en même temps sur d’autres, sur des sous-statuts presque toutes les tâches les plus dures. Seul leur salaire les intéresse et les quelques droits qui y sont assortis, mais ils ne se mobilisent même pas pour les préserver lorsqu’ils sont remis en cause. Leur socialisme a une drôle d’allure.
Le monde du travail doit à présent combattre les travailleurs eux-mêmes, ceux-là même qui disent qu’ils défendent les droits u travail.
Il faut stopper ce grand bond en arrière qui caractérise l’époque actuelle. Il faut redonner vie à la lutte du monde du travail. Pour cela, il faut lui redonner sens. Pour lutter efficacement contre la misère, il est nécessaire de remettre en cause toutes les distinctions, inégalités de salaire et autres, de statuts, qui pèsent sur le travail. Ce sont autant de moyens de chantage, dans un sens ou dans l’autre. Il est temps d’abolir le salariat, ou d’en changer complètement la portée. Il faut changer de références. Il faut que cesse ce rapport humiliant, offensant, intitulé travail, que cessent ces menaces, ces injustices, cette prétention, ce chantage à l’intégration. La société, le monde du travail doivent mettre fin à la docilité, à l’infériorité, exigées et revendiquées, à l’arbitraire législatif, à l’impuissance acquise.
Le travailleur doit poursuivre un but valable et louable, pas un but destructif et égoïste.
Les richesses qui servent à produire des richesses doivent revenir au monde du travail dans sa globalité. C’est cela que signifie le droit de propriété défendu à l’origine par les intellectuels révolutionnaires, je ne parle pas des révolutionnaires eux-mêmes qui ont souvent utilisé leurs idées dans un but égoïste, contreproductif. Il ne s’agit pas sans plus de partager les richesses entre des individus. Mais de décider d’une autre façon, plus démocratique, de leur affectation, de tenir compte des générations futures, etc..
Il est probable qu’une partie du problème se situe au niveau de la responsabilité des gens. Comment se sentir responsable de quoi que ce soit quand l’on ne possède rien, quand l’on est de plus en plus pauvre, que toutes les décisions sont systématiquement prises par d’autres. L’injustice économique se traduit inévitablement par des institutions politiques également injustes. Le travail n’est pas la seule chose à réformer. C’est toute la société qu’il s’agit de réformer. Ce sont les institutions politiques qu’il faut réformer.
Le chômage est en train de devenir un statut normal du travailleur, à l’exception de quelques travailleurs auxquels l’on confère des droits et une sécurité de travail exceptionnelle dans le seul but de harceler les autres. Les syndicats ne devraient plus défendre les droits du travail existants et utilisés pour différencier, pour opposer entre eux les travailleurs, mais lutter pour l’établissement d’autres rapports de travail. Ils doivent redevenir des organisations de lutte.
Comment faire ? Comment le leur dire, comment le leur faire comprendre? Une partie du problème se situe au niveau communicationnel. Lorsqu’on sort des sentiers battus, toutes sortes d’arguments servent toujours à vous ramener au dogme en vigueur. Ou à la loi, aux mesures prises, contre lesquelles il n’y aurait rien à faire. Les gens ne réagissent plus qu’à des stimuli. Ils ne réfléchissent plus. Le matraquage médiatique est trop abrutissant.
Il est nécessaire de trouver la faille, de mettre les choses à plat, de reconstruire un discours compréhensible en s’attaquant aux articulations du discours dominant, en mettant l’accent sur certaines d’entre elles, en imposant des modifications, des articulations qui marchent à la place d’articulations qui ne marchent pas.

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1 Homo cooperans 2.0, Editions Couleur livres, p. 49.
2 Les hébertistes, ou des gens comme Danton.
3 Le grand bond en arrière, Fayard, 2004.
4 La Médiocratie, d’Alain Deneault, éd. Lux (2015).

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