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Pourriture, racisme, critique du pouvoir: suites et fin de l’affaire Siné

Personne n’a jamais le droit de traiter quelqu’un de tous les noms. Mais, pourtant, c’est ce qu’on fait souvent y compris aux dépens de gens qu’on aime. Bien malin qui pourrait dire s’il vaut mieux s’en abstenir et étouffer des reproches, ou se mettre en colère, et se mettre à dire ce qu’on pense sur le moment. Tout dépend du contexte, de l’intention, de la fréquence de ce type de comportement et de son effet. Si ce comportement est celui de quelqu’un d’aimant ou, au contraire, de quelqu’un de méprisant, et plein de haine. Parfois, de fait, il est difficile de le distinguer. Faire ce genre de distinguo, c’est ce qu’on appelle nuancer son point de vue.
Le vocabulaire des tranchées, quand on traitait une autre recrue de tous les noms parce que, sur un plan nerveux, on était à bout de forces, parce qu’on était 24 heures sur 24 en danger, et surtout dans une énorme gadouille, et qu’il venait de faire sauter par erreur une grenade à quelques mètres de la tranchée, cela se comprend aussi.
Un ouvrier qui travaille dans des conditions difficiles, qui se met en danger, et qui voit que son collègue oublie d’arrêter la coulée, ou de manœuvrer un interrupteur, et le mettre en danger, bref faire une bourde, n’aurait pas le droit de jurer, de gueuler!
Il y a des ouvriers qui crient. Les professeurs aussi crient. Leur objectif est seulement de se faire entendre, comprendre par une foule.
C’est aussi pour cela qu’on fait des caricatures.
La colère a parfois de bons côtés. Elle signifie souvent qu’on est déjà en train d’oublier l’erreur commise. Certes, le but est de vexer, de mortifier, mais dans l’objectif de réparer, de forger des habitudes qui tiennent debout. A l’armée aussi, on crie. On crie beaucoup. Sur de simples recrues. On leur crie dessus à quelques centimètres d’eux.
Il faut se mettre dans la tête que Siné est un peu comme dans une tranchée. Il résiste comme il peut à des assauts. Il mène une lutte, un combat, contre une forme de domination qui prétend inculquer des préjugés au moyen d’une propagande omnipotente. Cette forme de domination procède par vagues. Elle inculque massivement des préjugés en recourant à des campagnes de propagande successives. Il s’agit souvent de riposter au jugé à une information qui appartient à tout un groupe de nouvelles qui vont dans le même sens, qui servent à asséner le même message, et qui reprennent à leur compte des idées ou plutôt des préjugés auxquels on a souvent affaire depuis longtemps. Edward Saïd a remarquablement démontré cela en ce qui concerne ce qu’il appelle l’orientalisme. Mais la déformation en laquelle consiste l’orientalisme n’est pas la seule à laquelle contribuent les médias, les intellectuels.

En fait, Siné est quelqu’un qui se sert de l’information pour faire de l’information, et, en même temps, de la contre-information. Quelquefois il en fait un peu trop, mais à peine. C’est pour cela que les gens l’apprécient. Il se met en colère, en sort souvent de bonnes. Il est de bonne humeur. Ainsi, reste-t-on soi-même de bonne humeur et évite-t-on de déprimer. Il a un franc-parler qui permet de souffler, de respirer, et même de rire dans des situations difficiles. Il utilise même peut-être des antiphrases, autrement dit il exprimerait une idée par son contraire. Mais, avant tout, il dit, il essaie de communiquer correctement malgré le fait que la communication est biaisée. Car elle est biaisée.
Il faut constamment faire face à des excès de langage qui s’appuient eux-mêmes sur des déformations systématiquement engendrées et entretenues par les médias, et une multitude de prétendus intellectuels qui condamnent n’importe qui : les noirs, les Arabes, les chômeurs, les sans-papiers, les femmes, et bien d’autres.
Siné n’est pas un intellectuel. C’est un militant et un dessinateur. Il s’exprime au moyen d’images et il se sert des mots pour illustrer ses images. Il fait partie des dominants, mais il critique la domination, alors qu’il y a des gens qui font partie des dominés, et qui défendent la domination et les dominants. Et alors qu’il y a aussi des gens qui font partie des dominants et qui défendent de plus dominants qu’eux.

Les propos de Siné concernant les gousses et les fiottes de la Gay Pride en juillet 1997 sont homophobes. Mais des homosexuels défendent souvent les dominants contre lesquels Siné se bat. Il est difficile de se battre contre ces points de vue dominants qui n’ont pas besoin de recourir à l’insulte pour vous traiter de demeuré, ou pour faire de vous un demeuré. Idem en ce qui concerne les sionistes que Siné a critiqué de manière outrancière des décennies auparavant dans un numéro d’Hara Kiri, un journal dont la publication fut interdite parce qu’il avait eu l’audace de critiquer le général De Gaulle. Il ne critique pas les Juifs, il critique ceux qui soutiennent une domination particulièrement effrayante, qui a cours en Palestine actuellement et que soutiennent les dominants.

Enfin, la question des harkis. Voilà des gens qui, encore de nos jours, comme la plupart des rapatriés, des anciens coloniaux, s’efforcent de justifier la colonisation. On vit dans une société qui continue à masquer les excès, l’aberration du colonialisme, qui nie l’horreur, le sens profond de la colonisation, qui se paie encore de mots, ou qui travestit complètement les faits, ou qui les minimise. Nombreux sont prompts à saisir la balle au bond et à enjoliver les choses, à octroyer des qualités exceptionnelles aux colonisateurs, et on ne peut pas dire qu’ils nagent dans la misère et qu’ils n’ont aucun poids sur le plan social ou politique. Au contraire. De plus en plus, de nouveau, des dirigeants français adoptent une réelle posture colonialiste. Voilà le motif de la colère de Siné.

La critique qui viole cependant un tabou établi, qui mène au bûcher, celle qui décide de la mise à mort de l’artiste, c’est la phrase qu’il a écrite en 2008 et qui concerne le fils du Nicolas Sarkozy. Phrase anodine, mais qui a le malheur d’associer deux énormes défauts. D’abord, elle s’attaque au pouvoir, objet des soins de nos chéris, je veux dire des bien-pensants, de nos admirables penseurs à la petite semaine, elle le nomme, elle le cite, raison éternelle de la rage des puissants, et, secundo, elle évoque une famille, des Juifs. Quelle bonne raison de venir au secours de l’opprimé, de faire passer des riches pour des gens pacifiques, admirables, de vanter les mérites du système, les preux ont trouvé là!

En l’occurrence, à quelle information, Siné a-t-il réagi : J. S., le fils du président d’alors, est lui même quelqu’un de puissant ou qui est en train de le devenir. Et il a décidé d’épouser une riche héritière. Il s’attaque à une stratégie, à la transmission d’un patrimoine, bref ce qu’il y a de plus sacré au monde. Ici, le pouvoir cède le pas à la fortune, à la possession et à la transmission d’un patrimoine. À un fonctionnement assez typique, récurrent dans certains milieux de pouvoir. Pour faciliter cette transmission, le choix de J.S. se porte sur une personne exceptionnelle, une juive, Mlle Darty. Le mariage-évènement sert à légitimer provisoirement le pouvoir, à le faire résider dans la richesse, et, de lui conférer un sens sacré, en l’associant ici à une race exceptionnelle, à une sorte d’aristocratie. Siné s’oppose à cette sacralisation. Il ne croit pas à cette sacralité d’un groupe humain. Il ne croit à la sacralité d’aucun groupe. Siné est un brave homme. Il n’y a pas pour lui de richesse différente, de groupe social particulier, de classe au-dessus des classes, ou de groupe au-dessus des autres. Pour lui, juif ou pas juif, c’est kif-kif. On est tous pareils. On ne fait pas partie d’une secte plus intelligente qu’une autre parce qu’on épouse une juive. On doit dire à un enfant gâté qu’il est gâté, d’une pourriture qu’elle est pourrie, quand elle est jeune, en tout cas! Siné réagit à un type de déformation spécifique : celle qui consiste à encenser, à octroyer toutes sortes de mérites aux puissants, au pouvoir en tant que tel. Épouser une juive, ne fait pas d’un être puissant un saint pour autant. Siné est un anarchiste. Il ne vit pas en Palestine, mais en France, pays dont les élites jouent un rôle souvent contestable, alors qu’elles sont souvent jugées remarquables, compétentes, alors qu’elles ne le sont pas du tout, comme Hannah Arendt le rappelle tout au commencement de son livre consacré à la culture.1 Or son mariage devrait faire de J. S. un être hors du commun comme par associativité. Cela, Siné ne veut absolument pas le savoir. Il ne veut pas que les gens le croient. La vieille mécanique sociale a quelque chose de ringard, mais surtout d’inacceptable.
Mais, pour les ennemis de Siné, pour tous les enculés qui, comme il l’a écrit la veille de sa mort dans le merveilleux mensuel qu’il a créé, vont se frotter les mains2 s’il crève, l’occasion est idéale pour en remettre une couche, pour accuser quelqu’un d’antisémitisme, pour remettre un dogme en selle. Il est absolument hors de question de critiquer des Juifs, quels qu’ils soient. C’est absolument impensable. La justification qu’ils utilisent est le délit d’antisémitisme. Cet antisémitisme, ils lui ont fabriqué un mausolée à coups de camps de concentration, d’extermination, et, depuis lors, de guerres épouvantables. Les dirigeants occidentaux sont engagés dans une nouvelle guerre contre une grande civilisation, contre une partie du monde, contre le monde musulman et arabe en particulier. Ils font probablement la guerre au monde arabe pour les mêmes raisons qu’il y a cent ans : pour le pétrole. Sans doute aussi pour mettre en place ça et là une sorte d’apartheid. Mais son principal prétexte, c’est Israël. Tout est bon pour justifier la difficile posture de leurs alliés israéliens. La guerre qui s’attaque au monde arabe, excepté à quelques autocraties féroces, a principalement été justifiée au départ par la nécessité de voler au secours d’Israël, menacée par une horrible puissance et par un abominable dictateur. Pour masquer cela, il ont besoin d’un autre prétexte qu’ils ont mis des décennies à mettre sur pied, à rendre acceptable: le terrorisme.
Un second motif, plus fondamental interdit de critiquer notoirement des Juifs. Les juifs font toujours l’objet de persécutions et de discriminations de toutes sortes. Mais celles-ci sont systématiquement dissimulées. Notamment par l’éloge que l’on fait de leur réussite, de leur talent de financiers. Le vrai racisme est secret, il va de soi, il ne peut en être autrement dans une société dite ouverte, démocratique. Et une société démocratique ne peut pas ne pas être raciste. En tout cas, tant qu’elle reste dirigée, dominée par des racistes. Le culte de la judéité professé par les riches est hypocrite, comme tout ce que font les riches en général.

Enfin, faire de l’ironie au sujet de ce mariage, c’est manquer de psychologie, c’est intervenir à tort dans un problème de relations parents-enfants, ou, mieux, dans un rapport amoureux!
On ne devrait jamais aborder ce sujet, a fortiori quand le pouvoir est la caricature du pouvoir, de la pourriture! Excepté pour en faire l’éloge. On ne devrait pas critiquer la justice, dire qu’elle est de classe. Pour certains, le juge est encore cet être qui dit le droit, qui ne fait pas de distinctions, alors qu’il ne fait que ça.
Ces antiracistes enragés sont des racistes enragés.

Siné, qui est mort ce 5 mai à 87 ans à la suite d’une opération, lui, était un égalitaire enragé.

 

1 Hannah Arendt, La crise de la culture, folio, essais, Gallimard, p.12.
2 Ça m’énerve grave, par Siné, le 4 mai 2016.

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