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Le Monument et le code du travail

Le Monument du Travail

Il a fallu 30 ans pour construire un monument pour y exposer les statues de travailleurs de Constantin Meunier. Plusieurs débats parlementaires et un concours furent nécessaires.
Les dirigeants belges étaient très fiers de leur économie, de leurs réalisations économiques, de leur appareil de production. Les mines, l’agriculture, le commerce, la métallurgie faisaient soi-disant la richesse de la Belgique. Le monde du pouvoir s’efforce toujours de présenter positivement le travail, mais c’était alors chose à peu près impossible, en tout cas officiellement, sans doute à cause des préjugés existants. Il était sans doute malvenu de glorifier le monde du travail en 1902. Comme il serait malvenu de glorifier les Congolais qui extraient, trop souvent sous la contrainte, le coltan au Kivu aujourd’hui.
Ce monument a été érigé au cours des années 30, en pleine crise économique, alors que le chômage atteignait un niveau record. Il était possible à ce moment-là de glorifier soudain ce travail, à une époque où la richesse économique s’envolait en fumée à cause de spéculateurs, et alors que les ouvriers ne savaient plus à quel saint se vouer. Cela coupait même l’herbe sous le pied à ceux qui luttaient.
En Europe, les luttes des travailleurs contre le monde du pouvoir et de l’économie avaient fait du travailleur quelqu’un de respectable. Même s’il n’était pas souvent respecté, comme en atteste Le Capital de Karl Marx. C’étaient les organisations de travailleurs qui avaient fait du travailleur ce qu’il était. Mais seules ont ici de l’importance: la terre, le pierre, la nature travaillées. Le travail vaut par lui-même. C’est lui, ou plutôt le travail productif, qui est glorifié, célébré. Le dépouillement l’emporte. Le monument ne montre pas d’autres situations. Il ne montre pas de domestique ou de femme de ménage, d’employé. Il ne montre que des ouvriers ou des paysans. Et il fait abstraction des travailleurs des colonies. Une partie de l’organisation du travail est présentée. Un préjugé lourd de conséquences résulte de cette vision erronée de la réalité et de l’économie.
Les statues en bronze montrent des ouvriers aux traits plus ou moins émaciés qui ont l’air de forces de la nature, d’êtres indéracinables, inaltérables. Tous sont blancs. Tous sont assis et réfléchissent. On dirait presque des penseurs en habits de travail. Constantin Meunier interprète positivement le travail. Ses sculptures doivent plaire à ceux qui en financent la réalisation. Mais le bonheur simple auquel il renvoie semble teinté de tristesse, parsemé de doutes. Que, ou qui Constantin Meunier critique-t-il ainsi?

Le mineur. Sculpture de Constantin Meunier
Le mineur. Sculpture de Constantin Meunier

Le code du travail

à l’époque de Constantin Meunier, l’organisation et le code du travail étaient encore très simples. Le contenu de ce dernier était limité. Pendant tout le 19ème siècle, les travailleurs s’étaient battus pour obtenir des droits, mais ces derniers étaient encore peu nombreux et n’étaient pas toujours respectés.
Mais l’organisation du travail n’est plus la même aujourd’hui qu’en 1902. Elle s’est beaucoup complexifiée, même par rapport à 1930. Les machines ont acquis une importance bien plus grande encore qu’au dix-neuvième siècle au cours duquel pourtant les ouvriers luttèrent constamment contre les licenciements massifs qu’entrainaient leur utilisation. L’informatisation et la robotisation sont devenues monnaie courante.
Actuellement, le monde du pouvoir et de l’économie sont en train d’enterrer le code du travail, d’en faire autre chose. Les gouvernements européens et le gouvernement belge en particulier ont décidé de le modifier en profondeur, d’en abolir les articles les plus remarquables. C’est qu’ils ne sont plus du tout fiers de l’organisation du travail actuelle.
Le monde économique n’a de passion que pour les cadences, pour l’efficacité. Or un certain manque de flexibilité du travail résulte des articles du code du travail. à cause de protections qui limitent la durée de travail, ou qui fixent l’âge de la retraite des salariés, à cause des dispositions qui instituent des tribunaux qui permettent aux travailleurs de se défendre, qui ne les condamnent pas systématiquement, que prétendent abolir en partie les lois Macron et Peeters, le code du travail représente un problème pour le monde économique. à cause des lois, de leurs phrases difficiles à interpréter, qui sont régulièrement matière à discussion, le code représente de plus en plus une bizarrerie aux yeux du monde économique, comparé à la maniabilité des machines, qui exécutent sans plus les tâches qu’on leur dit d’exécuter. D’une manière générale, les droits du travail semblent représenter un handicap.
Mais ce n’est pas tout. Le travail a fini par esquinter la planète. Il fait disparaître 28 espèces animales par jour, et tue indirectement 3 millions d’enfants de moins de 5 ans chaque année. Sans parler de ceux qu’il exploite dans une grande partie du monde dans des conditions plus pénibles que jamais, qu’à l’époque de l’esclavage lui-même.
Dans certaines régions du monde, ce sont des crimes de masse qui, comme à l’époque de Léopold II, servent de moyen de chantage. Si les mineurs congolais travaillent dans les conditions dans lesquelles ils le font, c’est que, souvent on a tué leur famille sous leurs yeux, on a torturé leurs enfants, violé leurs femmes. Pour faire avaler l’hameçon, les organisations financières internationales disent qu’un important contingent de l’O.N.U. est stationné au Congo et s’efforce de rétablir la paix. En fait, c’est exactement le contraire. L’O.N.U. empêche les Congolais de mettre fin aux agissements des organisations paramilitaires, il sécurise les entreprises minières qui exploitent le coltan.
Le travail a perdu tout son lustre. Il ne fait même plus sourire. L’information, l’éducation, le code du travail lui-même permettent de s’apercevoir de ce que représente réellement le travail dans le reste du monde. Il est temps de changer de cible et de réduire en même temps au même sort le monde du travail dans son entièreté pour l’empêcher de critiquer certaines méthodes. La misère de masse représente un incitant capable de faire taire même les plus exigeants. Avant que ce code ne voie le jour, les Belges disposaient de troupes au Congo qui imposaient l’organisation du travail de leur choix. Peut-être sera-t-il même possible d’en revenir un jour à cette bonne vieille habitude.
Le code du travail belge peut donc être perçu comme une forme de critique de l’organisation réelle du travail dans la plus grande partie du monde, comme un obstacle objectif au profit, et comme un outil de lutte exceptionnel contre une exploitation crapuleuse, contre toutes ses tribulations et toutes ses manipulations.
Le code du travail au sens large, empêche encore vaille que vaille le chômage de masse de servir de moyen radical de chantage, mais les chômeurs sont les premiers visés par les mesures anti-sociales du monde du pouvoir. Et les travailleurs européens sont également vaguement conscients du rôle joué par les capitalistes et l’Occident dans le reste du monde, et des causes de leur prospérité. Ils s’aperçoivent de tout ce que le monde économique souhaite dissimuler le plus possible.
Le code belge du travail lui-même représente une critique de l’exploitation de ceux auxquels il ne s’applique pas en Belgique elle-même. Comment expliquer qu’il ne s’appliquât pas de la même façon à tous les travailleurs belges ou qui travaillent en Belgique! Le dumping social est devenu la règle et, en Allemagne, les règles du travail des pays dont les travailleurs sont appliquées. Pas en Belgique. Cela rend les travailleurs belges à la fois plus chers et moins maniables que les autres.
Le code du travail semble désormais presque davantage à fabriquer et à promouvoir des injustices qu’à imposer sinon la justice, du moins un certain équilibre. Ce beau code du travail a presque fini par ne plus rien vouloir dire pour personne. Ses plus beaux articles ne concernent plus qu’une partie du monde du travail. Par dessus le marché, il fait envie, il reste un symbole qui permet de critiquer le sort et le traitement infligé à des centaines de millions d’autres travailleurs.
Voilà pourquoi des gouvernements européens et l’Union européenne en particulier ont décidé de le vider de sa substance. Il empêche en fin de compte le monde économique de réussir à faire passer des esclaves pour des gens libres et heureux. Il donne des idées aux travailleurs, qu’agace parfois une subordination, qui représente parfois quelque chose de pénible, voire d’inexplicable, et qu’impose également un article du code du travail, alors qu’on pourrait concevoir un code qui interdise toute subordination liée au statut lui-même du travail.

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