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Les inclus et les exclus

On rigole beaucoup dans la petite communauté des exclus. Autant en tout cas que dans celle des inclus. On ne fait pas que rigoler, ok. Mais presque tout nous fait rire. On ouvre la télé et, vlan, c’est le fou rire. Ou une colère noire: on étouffe de rage, on est sidéré. On se demande comment on peut oser dire certaines choses, surtout à la télé. Les journalistes, ce sont les aristos d’aujourd’hui. Les aides de camps de l’empereur de Chine. On n’a plus la télé, mais il arrive qu’on la regarde par hasard chez nos parents ou chez nos copains.
On se rend à un entretien d’embauche et on a du mal à se retenir. On sait que ça ne marchera jamais, que ça ne change rien à rien. On a l’impression de dire n’importe quoi, et on s’en étonne nous-mêmes. Il faut dire qu’on ne décroche un interview qu’une fois tous les 10 ans. On a perdu l’habitude. On a l’impression de débarquer chez les Martiens. On a perdu l’habitude de mentir. On se sent nul, et on comprend qu’on est nul.. On n’a rien à vendre, à faire valoir. On n’est plus tout jeune et on n’est pas prêt non plus à changer d’idée. Impossible aussi de nous prendre pour des nourrissons. On grommelle, on bafouille, on ne parvient pas à réciter le truc que tous les prospectus de recherche d’emploi nous expliquent qu’il faut dire. Ou on est carrément ailleurs. On est plus content de dire qu’on n’a pas les compétences requises que de se mettre en valeur. On a envie de rire. Et souvent, on ne parvient pas à s’en empêcher.
Dans certains cas, on parvient malgré tout in petto à mentir.

– Bonjour.. Votre lettre a retenu notre attention.. Alors vous avez envie d’enseigner?
– Oui, enseigner, c’est un beau métier. Difficile, mais passionnant!

Mais on perd tout de suite le fil. On ignore le sens de ce qu’on raconte. On se sentirait beaucoup mieux si on disait exactement le contraire. Du reste, après trois minutes montre en main, c’est invariablement ce qu’on fait.

– Pourquoi avez-vous cessé d’enseigner ?
– C’est une longue histoire. Mais je pense surtout que je suis sorti de l’unif sans bagage suffisant. Je me posais plein de questions. On me demandait de jouer un rôle que je n’étais pas en mesure de jouer. Je gagnais à peine de quoi nouer les deux bouts. Je m’habillais mal. J’éprouvais des difficultés à m’organiser. J’avais l’impression de me comporter comme un robot, ou de ne pas être à ma place, de ne pas en savoir assez.
– Et, vous vous y retrouvez davantage? Vous vous sentez mieux ? Vous avez l’impression d’avoir compris ce que vous n’aviez pas compris à ce moment-là.
– Ben non. C’est pire encore.

Silence. Long silence. Suivi immédiatement par une foule d’explications de ma part parfaitement superfétatoires.

Voilà. On est étonné nous-mêmes par ce qu’on raconte. On finit par rire nous-mêmes du grotesque de la situation, sinon de celui de la société dans laquelle on vit. On pense fugitivement à se transformer en carpette, mais on rejette aussitôt dédaigneusement cette solution. Du reste, ça ne marcherait pas. On ne ment pas bien. On n’a pas envie de se faire piétiner. On l’est déjà assez. On sait qu’on ne s’en relèverait pas. On n’y croit pas. On n’y croit pas du tout. C’est visible. Si on nous pose une question supplémentaire, c’est même le trou.
Alors qu’il aurait fallu se mettre à pleurnicher, dire qu’on aime enseigner avec un trémolo désespéré dans la voix, dire qu’on ne COMPREND pas pourquoi on n’a pas été réengagé. On se met à critiquer tout le système. Il faut dire qu’on mourrait si on n’enseignait pas, parler de ses enfants qui vont à l’école en se tordant. Se faire tout petit, inexistant. Se mettre presque à genoux. Au lieu de ça, on rigole. On dit qu’on a appris à vivre sans travailler. On dit qu’il vaudrait mieux que les gens apprennent autrement que dans des écoles à la con, où il faut se battre pour tout avec des collègues souvent plus nuls que ça tu meurs, ou bien plus intelligents au contraire que soi. On dit qu’il faut surtout se battre pour un enseignement qui sert avant tout à dégoûter n’importe qui d’apprendre quoi que ce soit. Pour preuve le flamand qu’après dix ans d’études, pas un seul élève d’une école francophone ne connaît. On n’a pas de mots. On ne comprend pas. Certains professeurs, on dirait des radars ambulants, dit-on. On ajoute : des autopompes. Certains élèves aussi. De vrais flics.
Alors on raconte une histoire épouvantable. On parle du jour où on a reçu une lettre de l’inspection scolaire disant qu’on avait rapporté à l’inspecteur que on avait traité le Christ d’obsédé. J’ai reçu une telle lettre. Un truc complètement bidon. On parle de Martin Scorcese dont on a été voir le film tiré du roman de Kazantzaki, La dernière tentation du Christ1, alors que l’Église catholique, son employeur de l’époque, l’avait mis à l’index. ON explique que c’est un élève qui vous a demandé si le Christ était un obsédé, et qu’en bon scientifique, ne vous étant jamais posé la question, vous n’avez pas tranché immédiatement par la négative. Il ne restait plus à l’élève qu’à rapporter les choses en les transformant. Je n’aime pas trancher par la négative. L’Église elle-même a débattu pendant dix siècles du sexe des anges, et de la question de savoir si le Christ était puceau. En fin de compte, elle a décidé qu’il n’avait jamais eu de rapports sexuels. Dans son roman, Kazantzaki imagine qu’au moment de mourir, alors qu’il vient de se faire mettre en croix, le Christ rêve qu’il épouse Madeleine, dont, dès le début du livre, Kazantzaki fait sa fiancée, et qu’il lui fait plein d’enfants. Jésus rêve d’avoir une vie normale. Le romancier grec semble mettre en balance la routine et toutes ses lâchetés, et la lutte et son courage. Il faut choisir entre lâcheté et courage, entre amour et justice, bref entre famille et lutte sociale, ou entre la vie et la mort.
On explique qu’on n’avait pas appris alors à dire des choses pareilles, qu’on avait à moitié compris le film qu’on était allé voir. Je me suis mis moi-même à questionner les élèves qui, évidemment, n’avaient pas vu le film. Il se fait que je me posais alors plein de questions sur l’obsession sexuelle. Il fallait faire une distinction entre les harceleurs, les obsédés sexuels, et les séducteurs. J’ai compris longtemps après que dans le langage de certains jeunes, ceux qu’on traite d’obsédés sont souvent de simples challengers, bref d’autres jeunes, qui posent un problème parce qu’ils ne parviennent pas à se fixer, à poser clairement un choix amoureux, et qu’ils posent un problème à ceux dont l’objectif premier est tout simplement de trouver une fiancée. Pour certains, la vie est quelque chose d’assez ordonné, qui va de soi. Pour eux, il s’agit de s’entendre avec un groupe d’autres jeunes, de se faire un nom, de se faire une place dans une bande. Michel Clouscard, un sociologue évoque cette problématique dans un livre qui s’intitule Le capitalisme de la séduction2. La bande élimine toute une série de jeunes, qu’elle évince, ou qu’elle intègre en partie, mais en leur assignant un rôle secondaire. Pour pouvoir faire soi-même un choix, on voudrait que certains fassent leur choix dans les partis qui se présentent. On essaie d’orienter ces choix. On redoute ceux qui ne parviennent pas à faire un choix et on les traite alors d’obsédés pour les obliger à en faire un. Même si cela a l’air très conscient, tout ceci est largement inconscient. Ces jeunes ont besoin d’être fixés. Leur question allait donc de soi. Pour eux, le Christ était quelqu’un qui n’était pas parvenu à faire son choix, et qui était donc un obsédé. Ils voulaient tester ma réaction. En tant que professeur de religion, j’aurais dû dire que le Christ avait des préoccupations telles qu’il ne voyait pas l’intérêt de se marier et de faire des enfants. Mais il m’aurait fallu le prouver. Je ne savais pas très bien que faire. J’ai plutôt tenté d’expliquer aux élèves qu’ils se trompaient au sujet de l’obsession sexuelle. J’ai essayé de leur dire qu’il s’agissait d’une maladie mentale, d’une sorte de névrose, et que rêver de sexe ne signifiait pas qu’on était un obsédé. J’aurais voulu consacrer une leçon aux maladies mentales, mais j’ai été renvoyé. De toutes façons, je n’y connaissais pas grand chose.

– Et maintenant, vous vous y connaissez mieux ?

Cette réplique, faite sur un ton sarcastique, je n’y ai jamais eu affaire. J’ai toujours eu affaire à un long silence, et puis, ensuite, à une formule parfois pleine de regrets, servant à m’expliquer qu’on n’était pas convaincu par mes explications.
On est en compétition. Il y en a de meilleurs que nous. C’est toujours ce qu’on entend dire: il y en a de meilleurs. On nous les désigne. On les cite en exemple du matin au soir.

Non, je n’enseignerai jamais. Je n’enseignerai plus. Le contraire serait absolument invraisemblable. Du reste, ce serait une torture. Je n’ai pas envie de mentir toute la journée. De faire des courbettes devant tous les élèves dont les parents ont des ronds. On n’explique pas non plus à des bêtes de somme que la plupart d’entre eux vont passer une partie de leur existence au chômage.
Inutile d’essayer d’avoir l’air d’un professionnel.
Comment voulez-vous, avec des classes de 25 élèves, dont les trois-quarts pensent que l’école n’est qu’un mauvais moment à passer! Même s’ils disent exactement le contraire. L’école du mensonge! Ceux qui décrochent un poste en vue dans cette société ne vont pas se mettre à cesser de mentir pour autant. Au contraire !
Ils savent tout. Mais ils n’ont RIEN À DIRE. Ils comptent réussir leur vie, eux ! Ils peuvent compter sur des professionnels du matage d’élèves pour les aider. Ça oui. Ils connaissent tout: la séduction, la menace, la terreur, le chantage. Ils apprennent à jongler avec la survie dans la classe, dans l’école, voire dans l’existence. Les places sont comptées. Les bonnes. Les autres, ce n’est pas leur problème. Ils ont réussi leurs examens eux. Voilà pourquoi le chantage aux points fait tant de dégâts et voilà pourquoi il est aussi efficace. Le philosophe Michel Foucault appelle cela le biopouvoir.
Je n’exagère pas. Même si c’est la première idée qui passe par la tête de ceux auxquels, d’aventure, j’explique ce genre de choses.
Il n’y pas que lors d’un entretien d’embauche que l’on a affaire à des Martiens.
Il ne faut pas se tromper de personne. Pour éviter les mauvaises surprises, je ne parle plus qu’à des immigrés. Eux comprennent quand même un tout petit peu de quoi il retourne, du moins certains.
Nos boulots ne durent pas. Les gens avec qui, exceptionnellement, on travaille, sont de vrais chronomètres. Ils sont presque tous fous. Mais sans cela, ils ne parviendraient jamais à avoir l’air normal quand il le faut. Ils passent d’un truc à un autre toute la journée. Ils n’arrêtent jamais.. Quand ils se reposent, c’est pire encore. On doit penser comme eux. Impossible de dévier, de réfléchir d’une autre façon.

Je fréquente encore les services sociaux. Eux au moins s’intéressent à moi. Même s’ils ont plein d’idées préconçues à toutes sortes d’égards. Je parle toujours de la même chose. Je n’ai pas intérêt à improviser. Ne PAS LEUR PARLER. Les LAISSER parler. Quand ils comprennent que je suis au chômage depuis 25 ans, ils n’ont même pas l’air ébranlés. Ils voient tellement de choses bien plus terribles que cela.

Entre exclus, nous nous débrouillons pour nous parler quand on se croise, qu’on se revoit entre deux passages pour piétons. Nous ne sommes pas pressés. Il nous arrive de ne pas croiser une seule fois notre propre voisin de palier pendant cinq ans.
Les exclus parlent de la télé comme certains parlent de la Lune. Ils passent du temps à commenter la publicité. Ils débattent du journalisme dont ils ne comprennent jamais les points de vue. Ils font même des enfants. Mais pour eux, l’école, c’est plutôt un endroit où on rencontre des gens, qu’un endroit où l’on travaille. D’autres parlent de foot toute la journée. Les exclus attendent les soldes pour s’acheter des vêtements et prennent le temps de les choisir. Ils portent la même veste pendant dix ans. Ils détestent les organisations humanitaires.
Je ne parle pas de ceux qui vivent dans la rue et dont l’opinion est souvent très différentes. Ceux-là demandent de l’argent. Ils n’en ont jamais fini. Il y a évidemment deux sortes d’exclus.

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Quant aux inclus, ils font des choses qui me semble incroyables. Ils ne prennent pas seulement l’avion de temps en temps, ils achètent ce qui se trouve dans les magasins. Ils — les inclus — dépensent un argent fou pour ce qui me semble parfaitement inutile, par exemple pour manger au restaurant, et ça me sidère. Ils passent leur temps à décorer leur maison avec des objets en plastic. Ils parlent tout le temps de la télévision, et achètent toujours plein d’appareils de toutes sortes. Ils espèrent que leurs enfants réussiront à l’école et ils visitent souvent des musées. Ils adorent les organisations humanitaires. Ils critiquent aussi plein de pays, de gouvernements, en général ceux du tiers-monde, que les multinationales, et toutes sortes de gens fichent en l’air. Ils racontent les pires horreurs. Ils considèrent comme un devoir de salubrité publique de les mettre hors d’état de nuire. Ils pensent qu’ils vivent en démocratie. Ils en sont convaincus, comme d’un article de foi. Mais ils sont incapables d’argumenter. Ils se fâchent, ou ils se mettent à parler d’autre chose, lorsque vous prenez le contrepied de ce qu’ils pensent. Si on dit que le Congo ou la Russie ne sont pas moins des démocraties que la Belgique, on est MORTS. Du coup, je me suis fait une spécialité de ne parler de rien. Je ne parle de certaines choses que sur Facebook.
Ils savent aussi être adorables. Très souvent, je suis stupéfié par leur gentillesse. En général, quand on leur laisse faire leur boulot, quand on leur permet de se rendre utile, ils sont aux anges. Ils font le maximum. Ils ne lésinent sur rien. Courtois, aimables. Ils sont capables de faire attention à des milliers de choses, de s’arrêter tous les trois mètres, pour laisser filer un vélo, ou traverser un piéton. Ils sont également capables de se garer au milieu de la rue, de bloquer la circulation pour montrer qu’ils existent.
Pour eux, la vie est un spectacle. Ou un problème. Pour les exclus, elle est un truc incompréhensible.

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1 La dernière tentation, Collection Feux Croisés, Librairie Plon, Paris, 1959,525 pages.
2 Le capitalisme de la séduction (critique de la social-démocratie libertaire), Editions Delga, Paris, 2014, 350 pages.

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