Publié le

Les questions que se posent les syndicats sont-elles les bonnes?

Remarquable débat, très instructif, à la FGTB ce jeudi 8 sur la RTT (réduction du temps de travail), qui faisait écho au nouveau livre de Pierre Larrouturou et de Dominique Meda, Einstein avait raison, il faut réduire le temps de travail. Sauf que comme l’a précisé Denis Desbonnet au moment du débat, ça fait 40 ans qu’on parle de réduction du temps de travail. En fait, cette dernière est la principale revendication du monde du travail depuis deux cent ans au moins comme le mentionne un fascicule de la FGTB (Osons prendre le temps) sur l’histoire de la réduction du temps de travail, .
Pour Jean-Pierre Page qui a écrit le livre Camarades, je demande la parole, les luttes se radicalisent, et le syndicalisme de lutte en redevient souhaitable, défendable, il représenterait à nouveau une perspective intéressante. Le livre de J.P. Page expose assez bien les failles du syndicalisme, sa collaboration dans la stratégie de démolition des acquis.

Bref, que de bonnes choses. Il faut se rendre compte cependant que les luttes de travailleurs, y compris celles qui coïncident avec des luttes de classe, telles qu’on les a conçues jusqu’à présent, y compris les plus positives, ont un impact diversifié. Si elles font avancer certaines choses, elles contribuent aussi à justifier une agressivité plus grande vis-à-vis du monde extérieur, tout simplement parce que le paradigme économique sur lequel elles se basent, qu’elles ne remettent pas en question, qui est celui du capitalisme, est mauvais. Lorsque la société ne peut déborder et s’en prendre au monde extérieur, et ce y compris sinon d’abord le monde du travail — il suffit de prendre conscience par exemple de tout ce que le monde du travail a tendance à dire de la la Chine, à lui reprocher actuellement —  l’idée même de justice sociale suscite un véritable repli, voire des réflexes identitaires qui engendrent d’autres dérives. Tout cela pose de sérieux problème alors que la structure de classe de la société est à peine ébranlée.

Il faut quand même relever le fait que l’on ne peut tout simplement pas défendre un syndicalisme qui consisterait à prétendre qu’il faut se contenter de combattre les injustices au sein du monde du travail… En effet, faire fonctionner cette petite partie du monde du travail implique que l’on s’attaque au reste du monde du travail. Cela ne marche pas. C’est aussi simple que cela. De nos jours, ce type de concurrence est tout simplement devenu dévastatrice. Elle entraîne les pires horreurs, même quand elle ne les justifie pas expressément. Ne fut-ce que le besoin d’empêcher les trois-quarts du monde de se développer industriellement. La politique de développement est en effet une des supercheries les plus sordides imaginées par le genre humain. Elle est au sens fort une technique d’appauvrissement et d’anéantissement.

Bref, on ne peut plus de nos jours défendre un syndicalisme qui consiste uniquement à critiquer et à combattre les injustices faites aux travailleurs assujettis à un ordre législatif déterminé. Il faut lutter pour mettre sur pied une économie qui fonctionne globalement, une économie ouverte aux échanges, mais non compétitive. Du moins pas dans un sens qu’on confère à cette notion. On doit produire à des conditions optimales, mais il faut intégrer dans les coûts de production ce qu’on appelle de nos jours les externalités, toutes celles-ci. On ne peut pas empêcher le reste du monde de se développer industriellement. On ne peut pas non plus construire une économie sur l’industrie de l’armement et sur la vente d’armes à des pays en guerre à cause de l’ingérence dont ils sont victimes de la part de ces pays producteurs d’armement. Il serait par contre nécessaire de déterminer avec le reste du monde ce qu’il convient de produire et ce qu’il ne faudrait pas produire. Bref, il s’agit de déterminer avec lui quelles sont les méthodes de production à utiliser. Faut-il produire des fours solaires ou des fours à charbon pour le tiers-monde, et pourquoi des fours là-bas, et des cuisinières ultramodernes ici, ou ailleurs? Peut-on continuer à construire des cuisines équipées pour chaque ménage existant sur terre? Faut-il laisser un milliard de voitures rouler? Tout cela doit être résolu, et de nouvelles logiques doivent être élaborées. Il s’agit de se poser des questions plus fondamentales que celles qui concerne la durée de travail, ou de traiter cette question à l’échelon international. Et pourquoi 5 heures par jour et un salaire de 1000 euros ici et 10 heures et un salaire de 10 euros, sinon beaucoup moins encore, là-bas, ailleurs.

Dans le contexte économique existant, produire, et donc travailler, consiste à faire de l’argent à presque n’importe quel prix. En tant que telle, cette logique est insensée. Il est surprenant qu’on ne l’ai pas encore expliqué dans des livres de manière convaincante. Sans doute, est-ce parce que produire pour faire le plus d’argent possible est tellement inscrit dans les mœurs que l’on ne songe même pas à en décrire l’absurdité.
Lorsque la production est assez stéréotypée, lorsque la production est peu différenciée, qu’elle correspond à des besoins primaires, gagner de l’argent n’est pas dramatique, ne représente pas un problème. On peut comprendre qu’un commerçant préférât vendre cinquante pains plutôt que dix.
Lorsque l’argent ne sert que de médium, lorsqu’il n’a pas en tant que tel un effet sur la réalité, lorsqu’il ne sert qu’à échanger, il conserve un impact positif. mais dans le capitalisme financier, il a le pouvoir de façonner la réalité. Il peut servir à priver un peuple de semences, et un autre d’eau potable, dans le seul but de s’approprier leurs ressources naturelles et de produire des objets de luxe à un moindre coût. Cela ne va pas. Il ne devrait pas en être ainsi.

Les riches ont toujours accumulé des fortunes en rackettant le monde du travail, et en volant d’autres riches, mais cela n’avait pas un grand impact sur la nature et sur l’humanité. Certes les Athéniens avaient détruit toutes leurs forêts dès le 5ème siècle, les Romains ont désertifié une partie de l’Afrique du Nord, comme les Sumériens ont désertifié une portion de la péninsule arabe, mais cela n’a pas grand-chose à voir avec la destruction de toutes les forêts, ou avec le réchauffement climatique. Il y a eu des épidémies catastrophiques causées par le manque d’hygiène, mais pas des pandémies provoquées dans le seul but de vendre des vaccins ou qui concernaient tout un continent et pas les autres.

Le syndicalisme moderne doit aborder ces questions. Il doit bien sûr aussi analyser son fonctionnement interne et changer radicalement de méthode au lieu de s’efforcer de se substituer au patronat. Les luttes doivent être organisées collectivement et les mobilisations ne doivent pas être imposées comme des mobilisations militaires.

Moyennant tout cela, les questions remarquables comme celles qui portent sur l’égalité des femmes et des hommes et son rapport avec l’organisation du travail et la réduction du temps de travail peuvent et doivent aussi être posées et résolues, tout cela bien sûr collectivement, en concertation avec les travailleurs de chaque secteur de travail.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *