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Propagande de gauche et interventionnisme

J. Bricmont a écrit récemment une lettre ouverte aux activistes des droits de l’homme qui en ont appelé à l’ONU pour empêcher l’armée syrienne et ses alliés russes de reprendre entièrement la ville d’Alep aux milices qui l’occupaient en partie jusqu’à la fin 2016.
Ce que j’apprécie par dessus tout dans cette lettre, c’est la précision du langage. Tout est affaire de précision dans ce débat. La précision n’est pas le fort de tous et le problème, c’est que cette précision, lorsqu’elle sert à remettre en cause des idées établies, peut être facilement anéantie par une simple accumulation de poncifs. Accumuler les poncifs est un autre genre de discours. Le poncif est une affirmation à laquelle on adhère à force de l’entendre, à force de la voir partout ou presque érigée en sagesse suprême. Pour le combattre, il faut exceller dans l’art de démontrer l’existence de sophismes, leur existence, bref recourir à une grande précision. Pour invoquer constamment des poncifs, il faut au contraire recourir à l’art d’utiliser des figures tordues, rhétoriques, mais dans le mauvais sens. La rhétorique des sophistes sert à convaincre l’ignorant, mais en l’induisant en erreur.
Le jeu qui consiste à inventer constamment des arguments plus tordus les uns que les autres pour justifier une vérité établie et à assister au désarroi qu’ils suscitent en comptant les points et en sonnant la charge toutes les trois lignes représente pour certains plus qu’une passion, il représente une nécessité. Toute leur vie est basée sur les dégâts causés par l’ignorance et la médiocrité voulues, imposées, et établies, défendues avec acharnement.
Comme on s’en doute, combattre au contraire des vérités établies requiert d’autres compétences. Le sophisme est de peu d’utilité pour défendre autre chose que les erreurs sur lesquelles reposent les vérités établies. La vérité vraie elle nécessite de tous autres talents, et une toute autre forme de concentration.
Dans les deux camps, l’Occidental, et le non aligné, ou le camps russe, qui lutte contre l’occidental depuis des plombes, admettons que l’on utilise des vérités établies, et donc des sophismes. Il ne s’agit donc pas de choisir entre deux ordres de sophismes, mais entre deux solutions, entre les deux camps, en renvoyant dans les cordes les sophismes des uns et des autres. Il ne s’agit pas de défendre les sophismes de l’autre, mais de critiquer tous les sophismes, et notamment que l’on estime les plus pernicieux. On combat ici le camps occidental à cause de l’amoncellement de contre-vérités censées dissimuler les faits, et la vérité.
Dans cette belle lettre de Jean B. c’est d’un principe et d’un argument propagandiste en même temps qu’il s’agit. Les idées en sont superbement exprimées. Pour justifier leurs interventions, les puissances interventionnistes invoquent les droits de l’homme. Ce principe est utilisé à mauvais escient. Les diplomaties occidentales invoquent les droits de l’homme en se servant de deux poids deux mesures. Quand ils ne peuvent pas l’invoquer de manière correcte, ils l’invoquent de manière mensongère.
La question n’est pas de savoir si le père de Bachar a commis des massacres ou si la police syrienne se sert de la torture. La question est de déterminer pourquoi? Est-ce que ce pays est confronté à des entreprises de déstabilisation, est-ce qu’il a le choix, est-ce que d’autres pays qui font partie de l’OTAN ne font pas pire encore, etc..  Dans ce débat compliqué,  évidemment, tout est est matière à débat.
Ce principe d’ingérence, le droit d’intervention se justifie-t-il ou pas? Pour J. Bricmont, il ne se justifie pas. Sans cela, c’est la guerre permanente. Et les droits de l’homme sont invoqués de manière outrancière, abusive. Pour justifier une intervention, des faits sont inventés, des faits horribles sont commis et reprochés à Bachar.
Pour certains, mentir représente un moyen comme un autre de faire triompher la justice. Mais outre que ce n’est pas certain, je me demande quelle justice, sinon pour avoir le droit de priver un peuple d’état, de gouvernement, de détruire son pays, de le piller, de l’occuper et d’en terroriser la population, ne fut-ce que dans le but dans faire une main d’œuvre illégale, esclave en fait, de la torturer toute entière à l’aide de bureaux, de papiers, en l’obligeant à travailler dans des ateliers mal famés. Invraisemblable situation qui n’est pas sans rappeler les heures sombres de l’esclavagisme quand la moitié des cargaisons d’esclaves sombraient dans l’océan.  L’Occident a perdu toute légitimité et tout sens de la mesure. Il n’est plus lui-même. Il n’est plus que l’ombre de lui-même.
L’Occident mène des guerres dans le but d’affaiblir des concurrents éventuels et de piller leurs ressources. Il utilise des méthodes monstrueuses. Il ment à ce sujet, et il parvient à le faire, en contrôlant en grande partie la vérité, en contrôlant les principaux moyens d’expression et le monde de la recherche, et en recourant à la politique-spectacle, qu’a dénoncée Guy Debord en son temps à sa manière. On peut regretter qu’au sujet d’une idée aussi importante on ait si peu réfléchit depuis lors. sauf peut-être N. Chomsky, qui s’emploie depuis des décennies à dénoncer les mystifications à la base de l’impérialisme occidental.
Que malgré cette formidable dérive l’Occident parvienne à mobiliser la plupart des intellectuels et même des collectifs marxistes n’est pas étonnant. La politique-spectacle est redoutable et l’Occident a acquis une grande dextérité dans l’art de retourner, de manipuler les intelligences. Il provoque des chocs et imposent les solutions et les points de vue qui vont avec eux. Il répète constamment la même chose.
L’Occident, du moins certains états occidentaux, excellent dans l’art de manipuler les victimes de discriminations dans le reste du monde, discriminations qu’il provoque souvent lui-même. Les sunnites irakiens par exemple. Ils préfèrent manipuler ces derniers que les laisser ruminer, et surtout cela leur permet d’étouffer les critiques concernant leurs interventions en Irak. Se faire passer pour des puissances qui luttent contre des fous de dieu, contre des milices meurtrières est pratique lorsqu’il s’agit d’éviter de laisser les gens réfléchir à la signification de deux guerres successives contre un petit pays du tiers-monde dont ces fous de dieu sont majoritairement issus. La terreur est inséparable du capitalisme occidental depuis des générations. Le terrorisme islamique est une fabrication de l’Occident.
Le camps occidental pratique et a recours à des mystifications à une vaste échelle. Il se sert systématiquement des droits de l’homme dans un but d’intimidation par exemple, et il les viole massivement, dans le but d’inculquer la terreur, et de promouvoir les tabous fondamentaux sans lesquels il serait forcé de renoncer au pillage et à l’exploitation. On peut citer des dizaines de cas similaires. Les guerres indiennes se servent systématiquement de ce procédé pendant trois siècles. Au Congo aussi, l’intervention occidentale a servi à fanatiser deux groupes ethniques et suscite entre eux une guerre monstrueuse. Dans ce cas, le but est un but de pillage, et aussi un but de vengeance parce que, pour la seconde fois, un dirigeant révolutionnaire accède au pouvoir et renverse l’ordre établi, le leur, celui des multinationales.
Idem au Cambodge.
Toute ces guerres et ces conflits ont suscité une forme de nationalisme, de repli sur soi des élites occidentales qui s’estiment agressées, et qui croient qu’il est de leur devoir de riposter. Cette idée fait des dégâts considérable.
Séduite par leurs divers arguments (démocratie, droits de l’homme, lutte contre l’esclavagisme etc..), une partie de la gauche s’est toujours solidarisée avec les entreprises de domination des puissances capitalistes occidentales. 50 ans de néocolonialisme éhonté et 20 ans de recul sur le plan social, ont laissé une partie de la gauche désemparée et en proie au doute. Mais une partie de cette gauche s’est transformée en propagandiste de ces invasions, de ces bombardements massifs, et de ces coups d’état.. Sans doute au nom de cette sorte de repli identitaire, nationaliste, de cet occidentalisme.
La gauche n’est pas imperméable au nationalisme, loin de là. Au contraire. Souvent, c’est au nom du gauchisme que se déploie ce nationalisme. Le nationalisme est une passion. Une passion souvent criminelle, c’est bien connu. Le fanatisme et l’arrogance intellectuels des clercs outrés par des critiques à contre-courant n’est pas un fait nouveau. La société entière se mobilise lors des conflits, lors des crises. La simple tiédeur est alors considérée comme un crime.
La politique occidentale se caractérise par sa capacité à fanatiser des parties de la société civile dans le but d’obtenir le soutien inconditionnel des foules pour ses diverses entreprises. Dans ce but, les médias ont remplacé les curés.
Faut-il citer les nouveaux philosophes? Ou bien avant eux, les fameux clercs critiqués par Julien Benda. A propos de toutes ces questions, le débat fait encore rage. Mongo Beti disait simplement qu’il n’y avait pas de gauche en France, malgré le Conseil national de la résistance.
Aujourd’hui, la cassure au sein la gauche est flagrante, béante. Les uns sont devenus les principaux propagandistes et protagonistes de l’interventionnisme occidental. Et les autres, demeurent ses farouches adversaires et doivent, pour ne pas changer, s’opposer à la fois à l’impérialisme et à l’interventionnisme qui en est l’instrument, qu’au reste de la gauche arguant de toute une série d’idées de gauche.
Une partie de la société, socialement bien lotie, une bonne partie des intellectuels, a besoin de ces idées pour assumer leur rôle dans la société, parce qu’ils ne pourrait l’assumer s’ils ne défendaient pas cette société, et ses entreprises les plus manifestes. Ils en ont besoin pour justifier leur position sociale, l’inégalité et l’injustice qu’elle représente. La morale a toujours servi de levier à l’injustice. Ces gauchistes ont fait de l’activisme humanitaire et de l’interventionnisme une source de revenus à part entière, laissant les banques et l’économie en général à la droite, dont ils se flattent de ne pas contrecarrer les grands projets conquérants, la devançant même parfois sur ce plan.

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