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Manifestation de chômeurs

La société prive de plus en plus de chômeurs de leurs allocations, elle les exclut, ou les sanctionne, en laissant entendre que ce sont eux qui profitent de la situation.
En janvier 2015, en Belgique, au moment de la première vague d’exclusions de chômeurs de longue durée bénéficiaires d’allocations d’attente, une manifestation contre les exclusions du chômage a lieu devant le cabinet du ministre compétent. Il y a 50 personnes. Exclure des chômeurs, c’est indigne, tel est l’argument des manifestants. Cela tombe sous le sens. Mais le débat à ce sujet ne concerne pas la situation de ces chômeurs.
Au lieu de comprendre ce point de vue qui a l’air pourtant évident, le premier réflexe des journalistes, des médias est de demander des explications aux manifestants.
Pourquoi? Ils réduisent d’emblée la question à celle des emplois disponibles. Pour ceux qui ne partagent pas le point de vue de ces chômeurs, il y aurait du travail, il y aurait en fait toujours du travail, il suffirait de le trouver, ou de le créer.
Les manifestants ont du mal à trouver des raisons. Ils mettent la société en cause. Il s’agirait de lutter pour une autre société. Mais qu’est-ce qui ne va pas dans cette société, demandent les journalistes? Ne pourraient-ils en dire un petit peu plus? Les manifestants répondent que la société ne tourne pas comme elle le devrait.
Les journalistes vont jusqu’à demander aux manifestants pourquoi les exclusions du chômage sont-elles injustifiées, indignes? Ils leur demandent ce qu’il faudrait faire, ce qu’il faudrait que fasse la société?
Au fond, une partie du problème ne viendrait-il pas du fait que certains doivent sans cesse chercher du travail, alors que d’autres, non seulement disposent d’un travail sans devoir le chercher, mais que souvent ils disposent ou héritent même d’une fortune, d’un patrimoine?
Le débat fait long feu. On ne reparlera plus des exclusions du chômage par la suite. Les journalistes ont trois minutes pour couvrir ce sujet d’actualité.
La fin du plein emploi, cela date des années 70, il y a plus d’une quarantaine d’années. Mais on n’a toujours pas d’argument à faire valoir pour démentir formellement le point de vue dominant sur cette question, autrement dit un simple cliché., auquel les chômeurs et leurs porte-paroles ripostent en essayant sans y parvenir de faire état d’autre chose que d’un cliché. Bravo. Vive la démocratie.
Nul ne parle du comportement requis pour obtenir ou pour pouvoir conserver un travail, surtout dans une période de sous-emploi. Certains travailleurs ne souhaiteraient plus se plier à certaines obligations, ni adopter systématiquement une attitude de subordination. Mais il est impossible d’aborder ce problème. C’est d’autant plus impossible que beaucoup de travailleurs proclament avec ferveur que ces obligations ne posent aucun problème et nient l’existence d’un problème à ce niveau. Ils se plient volontiers aux exigences de leurs employeurs. Ils les apprécient et tiennent à le faire savoir. Bref, il n’y aurait aucun problème. Il n’y aurait que des individus qui se comporteraient d’une bonne ou d’une mauvaise manière, qui s’adapteraient ou ne s’adapteraient pas. Ce point de vue sert à légitimer le cliché dominant selon lequel les chômeurs abusent, profitent de la situation.
Personne ne se demande si tous les employeurs se valent, s’ils se ressemblent tous, ou si certains ne sont pas pires que d’autres. Personne ne se demande quelles conséquences a pour un individu la perte d’un emploi dans certains cas. On sait bien pourtant que tous n’ont pas affaire aux mêmes conditions de travail, que les travailleurs de certains milieux professionnels sont confrontés à des conditions de travail difficiles, à des conditions plus pénibles. On pourrait se douter que cela a un impact sur la personnalité des gens, sur leur vie, sur plein de choses. Les précaires, autrement dit les chômeurs, ne se sentent pas à leur place lorsqu’ils trouvent de l’embauche. Ils finissent par avoir peur du travail. Certains ont peur de se faire embaucher et forcément cela ne se passe pas bien lorsqu’ils trouvent un emploi. On ne leur donne pas non plus suffisamment l’occasion de s’adapter à un changement de rythme, de condition de vie.
Mais on ne se sent pas apte à raisonner au sujet d’un tel problème, et on se contente de critiquer et ensuite d’exclure des chômeurs.
Les chômeurs subissent alors de nouvelles humiliations en se faisant contrôler, sanctionner et parfois exclure du chômage.
Le problème, ce n’est pas d’abord le manque de travail, et en mettant uniquement l’accent sur le manque de travail, en fin de compte, on nie l’essentiel du problème. On abonde dans le sens de la politique actuelle qui prétend flexibiliser la main d’œuvre, qui considère le travailleur comme un outil ou une machine.
On ne se représente pas de la bonne façon la question du chômage. On se trompe d’enjeu.
Une mesure qui est régulièrement mise en avant notamment par les syndicats est la réduction du temps de travail. Cette mesure ne résout le problème qu’en partie. Si elle le résout.
Chaque année la moitié environ des chômeurs trouvent du travail. Ceux qu’on exclut sont souvent ceux qui souffrent le plus, de ne pas en trouver d’abord, et ensuite, de ne trouver que des boulots précaires, ou de se retrouver régulièrement confronté à la même situation, aux mêmes critiques quand ils travaillent. Ils ne sont pas satisfaits d’eux-mêmes, ni de la société. La société n’est pas non plus contente de leur manière de travailler, de leur comportement.
Ils cherchent du travail, mais ils ne trouvent pas le travail qu’ils cherchent. Ils manqueraient donc de flexibilité selon les promoteurs des exclusions et de la politique du chômage actuelles.
Une partie des chômeurs trouvent du travail. Certains s’en contentent. D’autres pas. D’autres se heurtent à des difficultés. Ces difficultés augmentent au prorata du manque de perspectives, d’avancement, de la perte subie de pouvoir d’achat, et de l’agressivité du milieu professionnel concerné. On n’explique pas suffisamment cela aux gens.
Certains boulots sont des boulots précaires. Les employeurs ont besoin de travailleurs précaires, occasionnels. Ils ont de plus en plus besoin de travailleurs précaires. Ils embauchent de moins en moins de travailleurs pour une durée indéterminée. Le découragement mine forcément cette catégorie de travailleurs. Les risques qu’ils encourent se multiplient.
Bref, ce serait avant tout le manque d’égalité qui serait responsable du chômage. La société devrait s’attaquer davantage aux inégalités, aux nombreuses distorsions sociales existantes.
Mais certains rétorquent alors que le travail est trop rare à cause de la trop grande égalité existante dans la société. Les travailleurs seraient trop exigeants, du moins certains. Ils ne seraient jamais contents. Ce ne serait pas une question de travail, ou de conditions de travail en général, mais une question de comportement.
Il serait temps qu’on vide l’abcès, qu’on aille au fond des choses, au lieu de prendre des mesures d’exception qui rendent toujours plus les choses inextricables.
Tout cela n’est pas qu’une question de fierté?
La démocratie permet de se poser de bonnes questions, mais elle ne permet pas qu’on en parle.

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