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Discours du roi totalement imaginaire

 

CHÈRES AMIES, CHERS AMIS, CHERS ET CHÈRES COMPATRIOTES

Première partie: sur la monarchie, les institutions

J’imagine votre angoisse, vos espoirs.. Je ne suis pas un président. Qu’est-ce que je fiche là? Cela dit vous vous faites bien des illusions à propos de la légitimité d’un président. Qui élit vraiment un président? En vertu de quelles logiques se retrouve-t-il au pouvoir? Cette logique est-elle légitime? L’est-elle plus que la logique totalement illégitime d’une monarchie constitutionnelle? Que faut-il entendre par légitimité? Si l’illégitimité est la seule règle qui vaille, cela n’en fait-il pas quelque chose de légitime? Et inversement? Si la légitimité et la seule règle qui ne vaille jamais, cela change-t-il quelque chose à sa légitimité?
J’imagine aussi votre soulagement. Vous vous dites: ouf, on l’a échappé belle. On n’a pas sur les bras un président, et on échappe ainsi à toutes les remises en cause. Pas à toutes, non. On échappe aux remises en cause qui sont le lot des régimes présidentiels, bref à un changement de majorité épouvantable, qui menace l’existence de tous. Mais hélas, un roi n’est pas à l’abri des influences, des pressions, des changements de majorité, contrairement à l’idée que vous vous en faites. C’est à vous d’élire des premiers ministres et de mettre en place des gouvernements valables, efficaces. Ce n’est pas mon rôle de diriger la Belgique. Mal entouré, avec un premier ministre raciste, ou incompétent, ou cupide, l’état ira mal, les choses tourneront à l’aigre, et le roi, comme son pays, seront vus avec une sorte de terreur par les autres nations. Le roi, davantage encore parce qu’il la représente, quoi qu’il n’ait rien à dire. Même si, la plupart du temps, ce sont vos ministres, et pas les siens, qui signent des traités qui engagent le pays, des accords de commerce, qui négocient pour vous, qui se rendent à toutes sortes de cérémonies à l’étranger ou en Belgique.
Si votre inquiétude est dictée par la crainte que je m’efforçasse d’influer sur la politique, cessez de vous en faire. Souciez-vous plutôt de ce que font vos dirigeants.
Ne me demandez pas non plus de jouer un rôle, d’exercer le pouvoir pour contrebalancer tel ou tel gouvernement. Tel n’est pas mon rôle. Vous seuls êtes responsables du choix de ce gouvernement. En ce sens, la Belgique, c’est vous qui la sauverez ou pas. C’est vous qui en préserverez l’unité ou pas. C’est vous qui en faites un pays respectable ou pas.
Moi, je ne fais que la représenter. Je sers en quelque sorte d’intermédiaire. Si un pays veut discuter avec le premier ministre, il entre en rapport avec moi. Il me demande de fixer un rendez-vous avec ce ministre qui aura peut-être changé trois fois le temps de fixer un rendez-vous. Je demande moi-même l’avis du ministre, qui répond lui-même à ce gouvernement, au nom de la Belgique.
Le roi est comme la clef de voûte à l’édifice qui menace, sans elle de s’écrouler. Cette clef de voûte ne joue aucun rôle, elle ne soutient rien, mais tout tient ensemble grâce à elle.
Pendant longtemps, certains se sont imaginé que c’était le premier ministre qui jouait en quelque sorte le rôle de secrétaire du roi. En réalité, c’est le contraire. C’est le roi qui joue le rôle de secrétaire du premier ministre.
Certains préfèrent un système présidentiels. Ils se sentent plus rassurer quand ils reconstruisent une partie de l’édifice régulièrement, quand ils en changent la forme à leur guise. D’autres se sentent plus à l’aise avec un système plus rigide, qui comporte une partie fixe.
Une monarchie constitutionnelle, c’est un roi qui ne fait pas de politique, pas plus que n’importe qui.. Moins que la plupart des gens qui peuvent s’affilier à un parti, défendre leur propre point de vue publiquement. Qui se doivent de le faire. Qui doivent se battre en toute circonstance pour pouvoir le faire pleinement.
On n’est plus l’époque du roi-chevalier. Si une guerre éclate, ce sera à vous et à vos ministres de prendre vos responsabilités.
C’est aux Belges de se gouverner eux-mêmes, d’apporter des solutions à leurs nombreux problèmes. La politique est un métier. Un métier compliqué, souvent décevant, qui exige une grande patience.
Il m’est arrivé de me dire que j’allais faire quelque chose pour mon pays. Je ne le crois plus. Voilà cinquante ans qu’on me rabâche les oreilles avec cette idée. Ce n’est pas une bonne idée. Ce n’est pas mon rôle.

Deuxième partie, avis au sujet de la situation, du monde, de la politique.

Je ne dirai pas oui à tout, non! Je ne serrerai pas la main de tout le monde avec le même empressement, avec le même plaisir. Je ne trancherai pas n’importe quel ruban avec le même état d’âme.
Mais si vous voulez construire des autoroutes à vingt-cinq bandes, c’est votre problème. Seulement, je m’efforcerai de me trouver le plus souvent possible le plus loin possible de cet autoroute.
Lorsqu’on me demandera de serrer la main à un savant en train de transformer la nourriture en une sorte de poison, ou la nature en une sorte de monstruosité, ou de dépotoir, ou de désespérer des millions d’agriculteurs, ou des milliards de consommateurs, ne me demandez pas de lui adresser mes félicitations sans avoir l’air dépité.
Nous sommes tous responsables du monde dans lequel nous vivons.
Des problèmes inquiétants se posent à l’échelon de la planète entière. C’est bien sûr au monde entier de s’atteler sans tarder à les résoudre, de se saisir de la situation, d’imprimer un sens à la politique de tous les états considérés un par un, tout en tenant compte de leur souveraineté, de l’autonomie qui leur est indispensable pour s’en sortir.
Tel est mon point de vue très protocolaire. Puisqu’on me demande mon avis, je vous le donne. Il n’engage que moi, je sais, et c’est très bien ainsi. Ne me demandez pas de faire un discours, et, en même temps, de dire des choses que je pense pas, c’est tout.
Je le répète, ce n’est pas moi qui vous tirerai d’affaires, mais c’est vous qui ferez de la Belgique un pays raciste ou un pays tolérant, un pays colonialiste, ou un pays qui vient en aide aux autres, et pas seulement à lui-même.
Je ne suis pas un dictateur. Si vous ne parvenez pas à vous en sortir autrement, désignez un dictateur. Mais pas moi. Je ne vous serais d’aucune utilité. Je devrais commencer par renoncer à ma fonction monarchique, or, celle-ci, je le pense, conserve encore une utilité.
Mais, peut-être, au lieu de nommer un dictateur, ou un premier ministre qui ne manquera pas de faire de la Belgique une dictature, peut-être vaudrait-il mieux que vous fassiez faire des progrès à votre petite démocratie. Peut-être, cela suffirait-il à vous tirer d’affaires.
Je n’ai pas de recette à votre disposition. Comment faire pour devenir des démocrates à part entière, je n’en sais pratiquement rien. Il est facile de critiquer les autres. Mais, nulle part, la démocratie ne donne entière satisfaction.
Regardez donc dans votre assiette.

Sur la démocratie

La démocratie, c’est la critique permanente, et parfois la pire, la critique souvent inutile, et tout ça, le plus souvent, pour ne rien faire, en fin de compte, et pour adopter un point de vue assez superficiel, pour ne pas dire erroné, voire tordu, et pour profiter le plus possible.. d’une situation plus que boiteuse, tout en critiquant ceux qui la subissent, qui font les frais de cet égoïsme, en leur donnant quelquefois de quoi survivre, mais en les maintenant à l’écart, tout en prétendant hypocritement les aider à s’intégrer, en le leur faisant subir.

Sur la dotation royale

Je sais que vous vous étonnez à cause de la coquette dotation à laquelle j’ai droit, mais il y a beaucoup d’autres choses dont on devrait s’étonner. Cette dotation me met en principe à l’abri des menaces que font subir aux autres tous ceux qui  gèrent nos finances communes, qui manient les cordons de la bourse, qui détiennent une parcelle de pouvoir et qui en profitent, qui s’en servent et qui font peur, tantôt à l’un tantôt à l’autre. L’idée, c’est d’éviter que ce qu’un grand philosophe a appelé le biopouvoir ne menace les institutions elles-mêmes en menaçant le roi, son principe de représentation, ce principe qui permet d’identifier la Belgique, de savoir immédiatement à qui s’adresser quand on veut s’adresser à elle, et qu’on ne sait pas s’il faut adresser une lettre au premier ministre, ou à la Belgique.
Cela dit, si ces abus cessaient, s’il existait un principe d’égalité tel que personne ne soit à la merci d’un autre, ne soit menacé par l’ampleur des richesses,de certains, ou par l’extrême pauvreté des autres, sans doute, ne serait-il plus du tout nécessaire de prévoir une dotation royale.
Le montant de cette dotation sert simplement à ce que vous ne vous sentiez pas humilié en tant que Belges, à travers celui qui vous représente.
Vous êtes de plus en plus confronté au train de vie extraordinaire de milliardaires. Je serais prêt à renoncer à la plus grande partie de cette dotation, si au moins vous limitiez les montants que touchent mensuellement certains de ces milliardaires. On ne devrait pas pouvoir acheter la liberté, et faire dépendre de son bon vouloir la prospérité, d’intérêts particulièrement exclusifs. Cela ne tient pas debout.

Sur la surrichesse

Les superriches n’exercent aucune fonction particulière, à part celle de s’enrichir. Il est nécessaire de ne vous occuper de ce problème, de réfléchir plus finement à cette situation, à la vôtre en même temps. Un tel enrichissement est-il légitime? Bien sûr, il est légitime que chacun d’entre vous voie la lumière et jouisse d’un certain confort de vie, que chacun s’enrichisse pour ne pas manquer, et se retrouver à la merci de tout, qu’il ne dépende plus des autres, et surtout de leur bon vouloir, qu’on ne soit pas forcé de survivre au jour le jour. Mais la richesse de certains nababs sert-elle à les mettre hors de portée des autres, ou sert-elle plutôt à plonger des milliers d’autres dans le besoin et la tristesse? Qu’est-ce que s’enrichir? Je ne considère pas que la richesse de ceux qui héritent de milliards soit plus légitime que celle de ceux qui s’enrichissent en cumulant de multiples salaires, ou revenus, à cause d’artifices en tout genre, ou qui s’enrichissent en spéculant sur les monnaies ou sur le prix de denrées de première nécessité, ou encore en accaparant des richesses naturelles et en les exploitant alors qu’elles devraient être préservées, ou qu’elles devraient demeurer dans les mains des collectivités qui en vivent depuis des générations.
Il est devenu, ou il a toujours été un peu surfait d’évoquer cette question de l’enrichissement excessif. Comme s’il faisait partie de la vie. Comme s’il était aussi indiscutablement lié à l’existence d’une société que la nécessité de mettre en place une justice ou de frapper une monnaie. Or la justice et la monnaie, tous comprennent instantanément à quoi elles servent, à quoi elles sont utiles. Il n’en est pas de même de l’immense fortune de quelques-uns, quand bien même cette immense fortune permet de convaincre tout le monde qu’elles sont extrêmement utiles.. à tout le monde, ne fut-ce qu’en enseignant dans les universités la théorie du ruissellement, qui semble bien ne représenter qu’une sombre fumisterie. A vrai dire, il s’agirait peut-être plutôt de l’inverse. La grande richesse est souvent le corollaire d’une grande misère et d’une grande pauvreté. Certains milliardaires sont certes des professionnels qui opèrent des choix qui permettent de préserver en partie cette richesse, laquelle permet de procéder à certains investissements nécessaires. Mais ces choix ne sont-ils pas souvent la cause de la grande misère de certains, de tous? Qui décide, d’autre part, de faire ces investissements, et lesquels? Que servent-ils soi-disant à développer? On dirait qu’ils servent surtout à empêcher une multitude de pays de se développer, qu’ils servent à financer des organisations paramilitaires, ou des armées de mercenaires. Cet argent ne sert pas à construire des routes, et des lignes de chemin de fer là où il n’en existe pas encore. Il ne sert pas à faire des écoles, qui, du reste, ne parviennent pas à fonctionner faute d’argent pour payer les professeurs. Idem des hôpitaux. En tout cas dans plein de pays. Il ne sert pas à faire marcher les écoles dans le vôtre. Au contraire. Votre problème semble être le problème inverse que dans beaucoup d’autres pays. Où il semble toujours qu’il y a trop d’argent, trop d’hôpitaux, ou trop d’écoles, trop de malades, trop d’étudiants. Trop de richesses. Mais où, en même temps, plein de monde est subitement privé d’un accès à cette richesse. Où plein de gens travaillent plus de 45 heures par semaine, et s’épuisent au travail, alors que plein d’autres n’ont pas droit à un travail, ou, au contraire, touchent un salaire, ou plutôt plein de salaires, mais se tournent les pouces.
Je pense que ce qui rend cette grande richesse tellement attractive, c’est surtout la difficulté de l’égalité, la difficulté de fonctionner et d’avancer ensemble au même pas, sans se faire d’idées, en respectant des règles parfois astreignantes, en faisant respecter ces règles, et en particulier la justice. Les dérives sont inévitables et minent facilement tout l’édifice élaboré difficilement pas à pas parfois au cours de siècles, et qui a nécessité parfois des luttes acharnées et des sacrifices éprouvants.

Au sujet de notre mode de vie, de la société de consommation.

La crise et l’organisation financières qui sont largement la raison de certains enrichissements excessifs posent d’énormes problèmes. Ce n’est pas non plus la seule chose qui pose problème. Notre mode de vie, d’organisation, le gaspillage incohérent qui semble présider à notre existence depuis quelques décennies représentent aussi un problème. Ces deux ordres de problèmes sont, bien entendu, liés entre eux. L’un et l’autre renvoient à la même forme de domination.

Conclusion et meilleurs vœux

C’est à vous de voir s s’il vaut mieux tenter de changer de système ou pas, et de décider de la meilleur manière d’y parvenir. Mais une certaine reprise en main me paraît indispensable. Je vous dis cela en toute simplicité. Je ne peux pas plus vous aider à ce niveau qu’à un autre. Cela dit, je ne suis pas sûr d’exercer beaucoup moins de responsabilités que certains chefs d’état, qui sont pourtant censés assumer eux de vraies responsabilités. Peut-être votre, notre organisation politique est-elle en cause, et devrait-elle être réformée? Il ne suffit pas cependant, je le crains, pour la réformer d’écrire une nouvelle constitution.
Comme tout le monde je suis conscient que l’avenir est incertain. Il est nécessaire de changer certaines choses. A vous de vous y employer.
Si, en attendant, ma dotation peut servir  à préserver quelques forêts, quelques espèces animales particulières, tant mieux. Ou tant pis. Car je crains que cela ne serve pas à grand chose sauf à dissimuler l’ampleur des dégâts.
Si vous pensez qu’il vaut mieux la supprimer, elle est à vous.. Je me débrouillerai sans elle.. Mais faites de même, cessez de vous faire octroyez des salaires mirobolants, et des bonus, quand c’est l’état qui paie, ou le travail des autres, des pauvres, et même celui de sans-papiers. Et faites au moins en sorte qu’il y ait moins de sans-abris, de réfugiés dans tous les coins qu’on traque, qu’on chasse de chez eux, faites en sorte de les loger et de les nourrir.
Bonnes vacances pour ceux qui ont droit à des vacances.. Aux autres, je leur souhaite autant de bonheur et de joie que possible.
Pardonnez-moi de ne pas promettre de servir ma patrie de toutes mes forces et de tout mon cœur. Ces formules vétustes sont d’un autre âge. Elles feraient de moi encore un peu plus quelqu’un de ridicule. Je la servirai plutôt autant que vous la servirez vous-mêmes.

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