Publié le

La morale et les élections présidentielles

 

L’effondrement est inévitable. Alors heureusement que les Français votent en faveur d’un champion de la morale, parce qu’il en faudra de la morale pour gérer la catastrophe. La morale de nos jours, n’est pas la même que la morale traditionnelle ou conventionnelle qui a fait rugir des générations de chefs d’entreprises, de fonctionnaires et de politiciens pendant des décennies. La morale actuelle est différente. Je ne dirais pas qu’elle est plus pragmatique. Non, elle ne se satisfait pas d’apparences, et, en même temps, elle porte aux nues certaines apparences. Il y a apparence et apparence. Elle porte aux nues la convivialité, la distinction, mais pas l’arrogance, ni le snobisme. Le snobisme est devenu, hélas, une valeur de gauche autant qu’une valeur de droite. Ce snobisme est désastreux. Bien sûr, ce nouveau culte de l’apparence ne délaisse pas la mode, le Design, le graphisme. Au contraire, il en est imprégné. Peut-être est-il quelque peu sectaire sur ce plan, mais on est loin du culte de l’uniforme. Je dirais que ce culte de l’apparence est anti-uniforme. Il méprise l’uniforme, l’uniformité, il adore le cosmopolitisme et voue les identités (s)électives aux gémonies. On est loin du Grunge, quoique, le Grunge ait encore ses partisans.  À la joie de vivre, on oppose plutôt la tranquillité, la paisibilité heureuse. On ne tire pas un plan sur la comète, on n’est pas non plus dévoré d’ambition, mais on a conscience de l’extraordinaire complexité du monde, et de la diversité des compétences requises pour le faire avancer.

On apprécie la positivité, qui est sans doute le maître mot de cette morale, mais cela signifie qu’on n’est pas dupe non plus de la fausse positivité. On est par contre acharné, on se bat jusqu’au bout avec une patience démentielle, contre la fatalité, la prolifération des espaces de non-droit, et la désorganisation organisée.. Face au chaos systématique, on oppose la persévérance et l’imagination, l’inventivité, et l’organisation justement. Ceux qui galèrent dans la débâcle pour sauver des lambeaux d’organisation du travail, pour exister malgré la désertification galopante, ont souvent une morale à toute épreuve. Les obstacles ne semblent pas causer chez eux de dégâts en profondeur. Au contraire, ils mobilisent leur énergie dans le meilleur sens. Cela fait songer à la situation, il y a deux siècles, des esclaves haïtiens luttant pour la liberté, et trouvant dans l’inventivité et la coopération des uns et des autres le courage de continuer leur lutte inégale contre les grands propriétaires terriens.
Les accords toltèques donnent une indication de ce que représente cette morale, eux qui recommandent notamment de ne pas parler pour ne rien dire.

L’injonction la plus paradoxale de la morale actuelle est celle qui enjoint de ne pas réfléchir, de cesser de penser. Cette injonction n’a rien à voir avec celle qui recommandait jadis de ne pas penser à ceux qui ne pensaient pas comme il faut, qui n’adhéraient pas aux dogme en vigueur. Il s’agirait plutôt du contraire. Cette morale enjoint de ne pas penser à ceux qui, justement, ne sont capables que d’adhérer à des dogmes les uns après les autres. Il serait simplistes de la comparer à de l’anti-intellectualisme, ou avec une forme de censure. Bien sûr, elle n’est pas complètement à l’abri de tout reproche. Son suivisme peut représenter un problème. mais ce suivisme relève aussi du pragmatisme. On n’a pas les moyens de se substituer en toutes choses à l’organisation régnante, à ceux qui exercent toutes sortes de responsabilités, et dont les compétences ne sont pas à négliger. On n’a pas le choix. Mieux vaut les laisser faire, que vitupérer dans le vide. Non. Réfléchir de nos jours requiert une attitude particulière et d’abord une certaine autodérision. Il s’agit surtout de s’informer, de laisser être — « let it be » comme dit la chanson —, d’être avant tout compétent, et, ensuite, de comprendre qu’on n’avance pas tout seul, bref, il faut se méfier des culturocrates, et de presque toute rhétorique. Être capable de se montrer rhétorique est absolument nécessaire, mais seulement dans les cas où c’est nécessaire, lorsqu’il s’agit de convaincre, et il faut alors, l’être à bon escient. L’objectif PEUT être de parler pour ne rien dire.

Emmanuel Macron donne souvent l’impression qu’il n’a rien à dire, mais c’est une manière de n’avoir rien à dire qui vaut son pesant d’or. Il parle ainsi de la parole elle-même, au lieu de s’en servir pour vendre un programme, qui, de toute manière, ne nous épargnera pas la catastrophe, au contraire. Cette catastrophe, pour lui, fait partie du donné. Il est vain de prétendre l’éviter. Prétendre l’éviter, ce n’est pas le mieux la combattre. Aller à l’essentiel, pour lui, c’est plutôt éviter de parler pour rien, mais par contre communiquer avec autrui, échanger, tout simplement, avec lui, au sujet des croyances existantes, des critiques qui portent sur les faits. Il s’agit de partir de la réalité vraie. C’est François Ruffin, dans un article du numéro de décembre 2016 de Fakir, Macron nous a tuer, qui évoque cet aspect de la logique macronienne. Ruffin la critique et explique que cette réalité consiste plutôt à laisser des petites entreprises, et même des grandes, fermer leurs portes, à désespérer tout le monde. Mais cette morale est-elle uniquement désespérante? J’ai écouté la discussion entre E. Macron et F. Ruffin  lors d’une débat télévisé consacré à E. Macron. (Pas à François Ruffin bien sûr.) F. Ruffin n’y a pas répété tout ce qu’il explique dans son article. Dans ce dernier, il explique que Hamon, lui, lorsqu’on le lui a demandé, est allé sur place et a sauvé une entreprise qui se trouvait à peu près dans la même situation que celle de l’entreprise qu’il décrit. Alors, évidemment, on est en droit de se poser des questions? C’est quoi partir de la réalité, des faits? Est-ce que cela signifie ne pas tenter de mettre des bâtons dans les roues à des gens qui, lorsqu’un des leurs, comme Antoine Riboud, parle de partager le travail, le menacent illico de le descendre. Oh, pas forcément physiquement, il existe d’autres méthodes. Peut-être est-ce cela la réalité? Cette réalité des faits. Dans ce cas, la morale opposée, celle qui ne tiendrait pas compte des accords toltèques, se moquerait perpétuellement de la réalité, et, serait, effectivement, hors de propos. Elle serait avant tout conventionnelle. Elle se prétendrait excellente et tel serait son but principal, mais il ne s’agirait que de cultiver des apparences. Or on ne peut pas se moquer sans conséquence de la réalité. Quand M. B. Hamon tire d’affaires la société SET, à Saint-Jeoire en Savoie, peut-être est-ce lui qui désespère tout le monde, en fin de compte? En fin de compte, sauver des entreprises, il ne l’a pas fait trop souvent, sinon, il ne serait plus là pour en parler. Ou cela n’aurait pas marché! Le problème, face à la mafia capitaliste actuelle, consiste à lui faire face, sans paraître lui faire face. Il s’agit de lui faire face, mais il s’agit aussi de faire face aux autres, aux salariés. Oui, E. Macron a laissé Ecopla dans le pétrin. Quelle lutte, quelle bataille, que celle des salariés d’Ecopla, qui dure dix ans, et même davantage, qui a affaire aux trucages de fonds d’investissements américains, à la logique de classe de juges commerciaux plus pourris que tout, à l’inexistence d’un ministre, enfin à une cascade d’évènements tous plus traumatisants les uns que les autres! Tout ça pour fabriquer des petits emballages en aluminium pour le secteur de la grande distribution. Bref, un produit que tous les écologistes jugent dépassé, dont ils font une menace pour la santé, comme pour l’environnement. De jolis produits au demeurant, un savoir-faire indéniable. Le candidat aux présidentielles n’y a pas été avec le dos de la cuiller. Il a laissé s’effondrer des sociétés cent fois plus importantes. Il les a laissées tomber en morceaux, fermer atelier par atelier. Cela peut-il se justifier au nom de la morale et de la réalité?
Il devient difficile de déterminer qui fait réellement semblant et qui est dans la réalité dans ce monde.

Il s’agit de ne pas tomber dans le panneau. L’essentiel est-il de sauver Alstom ou Pechiney, parce qu’il s’agit, ou, plutôt, parce qu’il s’agissait, de sociétés françaises, ou vaut-il mieux les fermer, justement PARCE qu’il s’agit de sociétés françaises, et qu’en fin de compte, ce qui compte, ce serait autre chose, de difficile à définir, mais de plus important, ce serait l’intégration économique à l’échelon international, plutôt que ce que ces sociétés produisent, ou certaines conditions de travail, qui ne représentent quand même pas non plus une panacée.

C’est le moment de nous souvenir de ce que dit Thucydide au sujet du mensonge en politique. Pour atteindre un objectif en politique, sans doute faut-il être soucieux de la réalité, mais il faut aussi être capable de mentir. Peut-être, en fin de compte, les fermetures de toutes ces entreprises, inciteront-elles les travailleurs ainsi que les patrons à accepter un jour de partager leur travail, de réduire la durée de travail. De fait, deux choix se présentent. Soit partager le temps de travail, soit exclure, déporter des gens en masse, les envoyer se faire voir, laisser la misère se répandre comme une trainée de poudre et les inégalités se creuser. Il faudra partager le travail. MAIS IL SERAIT VAIN de la dire et de l’expliquer. Même la France insoumise se refuse encore à en considérer l’éventualité. Elle en parle, elle en a fait un point de son programme, mais ses idées à ce sujet demeurent floues, alambiquées.

Bref, apprenons à parler à bon escient, autrement dit à mentir. Sans doute, est-ce cela le pragmatisme moderne. Aller droit au but, se battre pour la vérité, oblige également à mentir.

En élisant Marine Le Pen, les Français n’éviteraient pas la catastrophe non plus, mais le système réussirait à noyer complètement le poisson, il réussirait à nier les faits. On ne saurait même pas ce qui se passe. Le gouvernement et la population causeraient un tort inimaginable aux immigrés, mais ils ne réussiraient même pas à se tirer d’affaires. Les Français de souche ne seraient pas épargnés non plus. Au contraire. Réduits à la discipline la plus austère, réduits au silence, ils seraient quand même obligés de travailler 39 heures par semaine, voire bien davantage,  ou seraient traités comme des parias. Tout cela au nom d’une catastrophe dont l’on nierait à la fois le sens et les causes. Et sans aucune perspective d’amélioration. Une saignée, mais comme la plupart des saignée, dénuée de toute efficience. Cela aggraverait encore considérablement la situation et empêcherait à tout jamais de rien réussir à résoudre. Les masses ne parviendraient à rien par elles-mêmes. Elles seraient astreintes à changer par la force, et elles se feraient avant tout humilier, plus encore que par une invasion étrangère. De tels changements iraient tous à contresens de la morale et de la vérité. La France reculerait sur tous les plans. Ses élites se retrouveraient le bec dans l’eau, et pour longtemps. Cela dégénérerait probablement, et tournerait à l’affrontement..

Espérons que Emmanuel Macron soit de ceux qui mentent de la bonne façon. Quant à moi, je n’y parviendrai jamais.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *