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Fracture ou facture numérique: la question se pose?

J’ai reçu récemment un feed-back d’un interview passé dans un soi-disant E.P.N. (espace public numérique) de la part du service emploi de l’administration sociale dont je suis « usager ». En fait, il s’agit d’une A.S.B.L.. Cela n’a donc rien de public. Mais cette ASBL prétend lutter contre la fracture numérique.

Dans leur rapport, les intervieweuses — elles étaient deux — affirment que j’ai dit que je ne voulais pas travailler pour un E.P.N.. C’est faux. Je n’ai jamais dit cela. J’étais scié quand j’ai découvert cela dans leur rapport. Elles disent dans ce rapport que je ne m’intéresse pas à la fracture numérique. C’est faux également. C’est le contraire. Je me souviens très bien que, lors de cet interview, je leur ai parlé des documentaires que j’ai vus qui traitent d’Internet et des injustices qui le concernent, de la lutte pour en préserver l’autonomie et pour la gratuité de l’Internet. Je m’intéresse à cela depuis toujours.

En fait, les termes fracture numérique ne veulent pas dire la même chose pour les personnes qui m’ont interrogées et pour la plupart des activistes qui luttent contre ladite fracture numérique de plus un plus en train de devenir un problème fondamental. Voilà ce qu’il y a. Elles sont en outre convaincues que leur approche est la seule envisageable. Pour elles, il n’y a pas à tergiverser. Le reste est secondaire. D’abord faire de tous et de chacun un utilisateur basique de l’Internet et de l’outil informatique.

C’est une bonne idée, mais, derrière leur idée de lutte contre la fracture numérique, il y a une campagne orchestrée par le gouvernement belge, et soi-disant destinée à lutter contre la fracture numérique, dont le véritable objectif est complètement différent. Sous-prétexte d’aider des personnes faisant partie de milieux défavorisés à accéder à l’Internet, il s’agit surtout de vendre des ordinateurs et de la technologie numérique, de bouster la consommation, bref de faire marcher le commerce.

Il y a quelques années, Alexander De Croo, le ministre qui vient d’octroyer de nouveaux subsides prétendûment destinées à réduire la fracture numérique, est aussi celui qui a le plus fait des pieds et des mains pour qu’on exclue le plus possible de chômeurs. En 2010 et 2011, les Belges n’ont pas eu droit à un gouvernement pendant plus de 500 jours, presque dans le seul but de pouvoir exclure des chômeurs. C’était Alexander De Croo qui l’avait fait tomber. Un nouveau gouvernement n’a été formé que lorsque les socialistes ont accepté d’exclure des chômeurs et de laisser le gouvernement piller encore un peu plus les caisses de la sécurité sociale.

FOBAGRA ne s’efforce pas de permettre à tous les utilisateurs d’Internet d’accéder aux mêmes informations. Elle ne lutte pas contre les entreprises qui profitent de l’Internet et qui mettent en péril la liberté d’information ou l’accès de tous à la connaissance. Elle ne lutte pas contre la censure de l’Internet ou la publicité qui y font des ravages. Au contraire. Les A.S.B.L. comme FOBAGRA s’efforcent surtout de former les gens à utiliser l’outil informatique pour faire d’eux des consommateurs comme les autres de cette technologie. Elles visent à faire de l’internaute un usager des services et des logiciels proposés par des grandes entreprises informatiques. On n’y traite pas de Linux, de Thunderbird, de Libre Office, ou de Gimp, mais on y forme avant tout à l’utilisation de Windows, Word ou Outlook. On fait passer un objectif mercantile, économique, pour un objectif social.

On y incite en même temps à adhérer à certains préjugés concernant la cultrure elle-même, pas seulement concernant l’informatique et Internet. Ainsi, l’un et l’autre seraient indiscutablement synonymes de progrès, ou, du moins, il s’agirait que tous le croient, quand bien même le numérique est en train d’envoyer des centaines de millions de gens au chômage.

L’internet et l’informatique feraient partie des choses à maîtriser, et donc à apprendre. Cette campagne a également tendance à faire passer pour des analphabètes ceux qui ne savent pas se servir d’un ordinateur. On y considère en effet que ne pas savoir se servir d’un ordinateur représente une forme d’analphabétisme. Et on considère que ce type d’incompétence concerne a priori les pauvres. Alors qu’elle concernent aussi les vieux, ou encore des riches.

Bien sûr, on n’y prétend pas que tout ce qu’on trouve sur Internet est bien. Non. Que du contraire. Mais il faudrait savoir se servir d’Internet pour pouvoir prétendre s’en tirer, trouver du travail, communiquer, voire s’informer, en tout cas au sujet des derniers produits de consommation produits par l’industrie de pointe, sur les performances de sa voiture préférée. On n’en est pas à inciter les gens à aller lire la presse russe ou africaine, souvent du reste aux mains, en ce qui cencerne cette dernière, des mêmes personnes que les grands titres de la presse française ou américaine.

Mais on y défend inconsciemment l’idée que du moment que les idées qu’on y trouve sont relayées par la télévision, c’est qu’elles sont valables. Bref, on suscite un réflexe et on en contrôle l’acquisition.

Un peu comme jadis, au lieu d’apprendre aux gens à réaliser des émissions de télévision, à filmer, à interviewer, à débattre, on en faisait des consommateurs avides de programmes télévisés, tout cela, bien sûr, au nom de la démocratie et de la liberté d’expression.

Alors bien sûr, en principe, on donne aussi à certains peut-être des rudiments qui représentent un moyen d’être à la base de cette culture. C’est du reste cette pseudo-autonomie qui en séduit quelques-uns. Mais leur donne-t-on réellement d’être davantage à l’origine de cette culture internet? J’en doute. J’ai plutôt l’impression que, pour cette A.S.B.L., l’Internet et l’informatique sont plutôt censés promouvoir une nouvelle forme de massification de la culture, bien plus consternante encore que la culture télévisée. Les subsides octroyés ne le sont pas encore pour permettre aux gens de concevoir des sites, ou de se familiariser avec le webdesign. Pourtant, mettre ur pied son propre webzine, diffuser ses podcasts représentent un moyen d’être à l’origine de cette culture. Produire des reportages sur les sujets ignorés volontairement par les médias de masse représente un des seuls moyens de lutte contre la propagande masse, qui n’est pas produite par les gens, mais par une toute petit minorité d’individus, disposant d’immenses moyens, et de procédés de communication sophistiqués pour inculquer aux masses les préjugés qui leur sont utiles, comme par exemple la haine d’un chef d’état qui refuse de leur procurer des matières premières au prix ridicule qu’ils exigent, ou qui refuse de leur vendre ses services publics, ou de leur permettre d’installer une base militaire et de former sa police secrète à la lutte contre les pauvres.

Pour les formateurs des soi-disant E.P.N., ce qu’on trouve sur Internet et que l’on peut en même temps entendre à la télévision est bien.

Le ministre qui a octroyé de nouveaux subsides aux E.P.N. a lourdement insisté sur le bas niveau intellectuel des gens dans les couches défavorisées de la population. L’ ASBL à laquelle j’ai eu affaire, FOBAGRA, présente l’utilisation de l’outil informatique comme une nécessité. Comme le dit ministre, elle prétend que, si l’on ne veut pas devenir analphabète, il faut pouvoir s’y retrouver sur Internet et savoir se servir de quelques logiciels de premier plan comme Word ou Excel. Elle prétend aussi que c’est indispensable pour décrocher un travail

Il s’agit d’une amalgame. Cette approche est élitiste. La fracture numérique ne concerne pas que les pauvres. Ces derniers en savent même souvent autant que les autres en informatique.

Vivant de subsides de toutes sortes, ledit secteur associatif s’est emparé des subsides proposés avec une joie sans mélange, bien décidé à faire faire de l’informatique à tout le monde.

Tout cela est d’autant plus critiquable que le véritable objectif poursuivi est de forcer de pauvres gens à dépenser leurs derniers sous.

Dans l’espoir que des chômeurs trouveront un boulot en informatique, cette ASBL apprend aussi à coder en informatique. Même s’il est intéressant d’apprendre à coder, apprendre l’informatique ne sert pas seulement à trouver un emploi, cela sert aussi à s’émanciper, à vérifier des informations.

La recherche de travail et les formations pour en dégotter sont considérées comme obligatoires pour les chômeurs. Quand on ne maîtrise pas de manière élémentaire l’outil informatique, suivre une formation en informatique est donc aussi plus ou moins considéré comme obligatoire par Fobagra. Une telle manière de faire et de penser est disciplinaire. C’est de l’autoritarisme. L’état social actif a des relents autoritaires. C’est inacceptable.

Au contraire, apprendre l’informatique doit représenter une joie. La joie de trouver des réponses à des questions, de réussir à s’informer de communiquer en temps réel avec des gens qui habitent à l’autre bout du monde. La joie de réaliser des tâches complexes, et donc d’étendre son champ d’action.

Communiquer avec leurs proches, c’est ce qui amuse le plus les gens. Le système est au courant de ce besoin et s’arrange pour leur faire manger de la publicité à toutes les sauces. Alors que les gens cherchent à s’informer,  de manière encore plus perverse que la télévision, Internet leur raconte plein d’histoires, leur montre des images, leur fait des offres personnalisées qui servent à leur faire faire des achats.

Il est essentiel que les gens s’intéressent aux technologies de l’information pour elles-mêmes, et qu’ils élaborent des codes de conduite et d’utilisation de ces technologies. Il est aussi nécessaire de développer une culture informatique capable de décrire ce type de technologie, ses qualités et ses faiblesses, et d’en déceler les pièges éventuels. Il est nécessaire d’armer les gens pour leur permettre d’y faire face.

L’informatique n’est pas qu’un outil de travail, ou de socialisation. Faire de l’ordinateur un simple outil de travail, c’est comme réduire la peinture à ne représenter qu’un moyen pour mettre de la couleur sur des murs. ou comme un moyen de s’informer. Tout cela nécessiterait une réflexion approfondie.

On ne devrait pas savoir se servir d’un ordinateur pour avoir une vie normale, pour ne pas être traité avec mépris.

Rousseau pensait que l’on apprenait mieux si l’on prenait goût à faire les choses, à les apprendre, si on nous enthousiasmait pour ce qu’on était censé apprendre.

Dans ledit rapport au sujet de mon entretien avec des membres de cette A.S.B.L., on signale aussi que j’avais les bras croisés pendant mon interview. J’ai quasiment l’impression qu’on s’est trompé de personne. Je ne vois pas non plus ce qu’avoir les bras croisés a de répréhensible. Le siège sur lequel j’étais assis n’avait pas d’accoudoir. J’ai probablement croisé les bras à certains moments, ne fut-ce que pour mieux me concentrer sur les questions qui m’étaient posées.

Je dois dire aussi que je ne m’attendais pas à ce qu’on critique mon attitude.

Dans le monde du travail, souvent, c’est la soumission la plus servile qui est exigée. Surtout dans le secteur associatif. Il faut dire que les associations marchent sur des œufs. Leurs subsides dépendent de l’acceptation la plus totale de l’alignement le plus totale par rapport aux politiques. Le copinage, sinon l’encartement dans un parti, servent hypocritement de critère pour engager du monde. Tout ceci concourt à éjecter plein de gens, sur lesquels les idées les plus fausses courent et se colportent partout, en vertu d’une sorte de naturalisme. La fracture sociale de plus en plus abyssale sert même de prétexte à l’exclusion. Sous des dehors olé-olé, ce sont les clivages existants que l’on respecte avec une ferveur inégalée.

 

 

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