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De la stigmatisation du chômage à la dictature du capital

Tous les jours, depuis des décennies, des chômeurs sont exclus du chômage, ou suspendus, ou ils doivent payer des amendes. Le mécanisme est bien réglé. Désormais, même ceux qui chôment en ayant travaillé à temps plein pendant longtemps sont confrontés à des problèmes. Ils doivent également prouver qu’ils recherchent activement du travail. Sur ce plan, aujourd’hui, tout le monde est logé à la même enseigne.
Bien sûr, des collectifs, des petits groupes se mobilisent. Des manifestations sont organisées. Des mini manifestations. Des marches. Des petites marches. Des toutes  petites. Mais la contestation a du mal à cerner le problème. À vrai dire, elle ne cerne pas grand-chose. Les uns critiquent un article de loi, les autres la chasse aux chômeurs. Ils associent cette chasse aux chômeurs à l’activation des chômeurs, mise en place au début des années 2000, vers 2004. Même si, en fait, cette chasse aux chômeurs a cours depuis bien plus longtemps. Pendant des décennies, l’ONEM a exclu des chômeurs en invoquant le fameux article 80. L’administration du chômage a exclu les cohabitants, du moins certains d’entre eux. Elle a sanctionné des chômeurs pour toutes sortes de raisons. Elle a mis des dizaines de milliers de chômeurs à l’amende, ou elle les a exclus, mais pas forcément à cause de fraudes. Raisons évoquées pendant longtemps: non remise de la carte de pointage; rature sur la carte de pointage; manquement au pointage; exercice d’activités prohibées, même non rémunérées, pendant la journée, ou indisponibilité momentanée, bref soupçon de fraude. Certaines raisons étaient, sont encore invoquées arbitrairement. Des cartes de chômage sont remises à l’ONEM et ce dernier prétend que ce n’est pas le cas.
Dans certains cas, pour s’en sortir, un chômeur doit avoir la foi. Comme plein d’autres du reste.
Tout cela ne concerne pas n’importe quel chômeur, bien sûr. Cela concerne surtout ceux qui changent d’adresse, et ceux qui accumulent des boulots dits de merde, des petits boulots, ou de longues périodes de chômage. Ou des immigrés qui changent de statut.
Il y a plusieurs types de chômage. Il y a le chômage sur base du travail, et le chômage sur base des études. Pendant longtemps, tous ceux qui n’avaient pas réussi à travailler quasiment à temps plein pendant une période déterminée, un laps de temps forfaitaire, n’avaient pas droit au chômage complet. Ils avaient droit à des allocations rabotées, à un statut de chômeur de deuxième catégorie. Désormais ces allocations ne sont pas seulement rabotées, elles ne sont octroyées que pendant une période de trois ans, si tout va bien, si les contrôles de disponibilité à l’emploi sont positifs. Ensuite, plus rien.
La fin du chômage à vie, cela date de 2015. Le compte à rebours avait commencé en 2012. Dès ce moment, certains chômeurs savaient qu’à partir du 1er janvier 2015, ils allaient cesser de toucher des allocations de chômage. Des dizaines de milliers de chômeurs ayant droit au chômage sur base de leurs études ont perdu leurs allocations à ce moment-là. Désormais, chaque mois, des chômeurs cessent de toucher des allocations.
Le but de ces pratiques est de culpabiliser les chômeurs, mais aussi les pauvres en général, et de reprocher la crise à ces derniers. Le but de tout cela est aussi de faire peur aux travailleurs, de les inciter à rendre un véritable culte au travail, sinon au patronat et au monde économique.
On en voit à présent le résultat. La liquidation des droits des travailleurs est désormais en cours, sans que cela ne suscite le plus souvent la moindre indignation. Tous de plus en plus abondent dans le sens du pouvoir économique, de la morale traditionnelle du travail. Les syndicats font figure de trouble-fête.
Le racisme se répand inexorablement. Encourager l’exploitation sous toute ses formes devient une mot d’ordre qui va de soi.  De façon inexorable, l’arbitraire, la culpabilisation, font des progrès.
La société est en train de faire marche arrière, de reculer sur la plupart des plans. Paradoxalement, ceux qui sont la cheville ouvrière de ce recul, les politiciens, les éditorialistes, les journalistes qui en vantent les mérites, le font au nom du progrès. Il y a cent-cinquante ans, l’on faisait travailler des enfants de moins de dix ans douze heures par jour, sept jours sur sept, au nom du progrès également. Pour les industriels de cette époque, cela avait des vertus éducatives. Sans cela, les enfants, selon eux, n’apprenaient pas à travailler.  Pour ce petit monde, l’économie, les changements qu’elle suscite, justifient tout.
Le droit au chômage a longtemps été considéré par ce dernier comme une concession, voire comme une largesse, au lieu d’être considéré comme un droit, ou comme une nécessité pratique. Il est à nouveau vu comme un abus, comme un excès. Ce droit qui est avant tout celui des travailleurs, qui dépendent du bon vouloir et du bon plaisir de ceux qui possèdent les richesses, les usines, les médias.
Il s’agit d’une véritable passion. Cette passion dicte désormais à presque tous les dirigeants toutes leurs solutions, toutes leurs critiques, toutes leurs haines, comme lorsque seuls 5% de la population disposait du droit de vote.
Le tour semble joué. La récréation finie. Le moment de crier victoire paraît révolu. C’est à n’y rien comprendre.

Dénoncer les injustices en général, pas seulement celles qui concernent les chômeurs, semble dépassé. Sauf quand elles concernent des pays qui disposent de ressources naturelles et que leurs peuples rechignent à laisser une infime minorité à en profiter seule. Dans ce cas, on en invente pour critiquer leurs dirigeants. Une infime minorité proteste également. En tout cas, dans les régions du monde où le temps libre de la population sert à la placer sous la coupe des médias et de leurs préjugés.
Quant aux médias, ils attestent toujours du caractère tout à fait tranquille, responsable, logique, inévitable, allant de soi,  sans danger pour la population, des mesures prises. Selon ces derniers, les droits sociaux seraient une arriération, la cause de toutes sortes de difficultés.
Le suivisme, le moutonnement, trouvent dans l’organisation hiérarchique elle-même qui est celle du travail un de ses principaux moteurs.
Même des syndicalistes, les contestataires chevronnés se servent de slogans avant tout symboliques, font des discours accablants de conformisme, de prudence, et participent à de banales conférences-débats, à des symposiums, servant à légitimer tous ces changements. Il n’est pas difficile d’en comprendre les raisons. Le travail qui leur est si cher leur est présenté comme la raison d’être de ces derniers.
La pitié est également redevenue ce formidable moyen de démolition, de mode de dissolution de la contestation, de la critique, qu’elle fut pendant si longtemps.
Gouvernement, ministres, responsables ont toujours un mot de pitié pour les chômeurs, ou pour les sans-abris concernés par leurs mesures. Ils paraissent d’autant plus irréprochables. Du reste, ces dirigeants, ceux qui ont la charge du pouvoir, n’ont de cesse de faire valoir la grandeur de leur mérite, ou leur attitude simplement courageuse. Pour cela, les journalistes, comme pour dissoudre la contestation, les critiques. manifestent une verve à toute épreuve. Presque personne n’y trouve jamais rien à redire.

Autour de moi, les chômeurs de longue durée — certains sont de véritables virtuoses — sont angoissés. Certains résistent depuis des décennies, et les voilà qui n’en peuvent plus. Certains ont décidé de disparaître. Certains n’ont pas attendu. À force de se défoncer, ils sont morts à l’hôpital. Beaucoup n’ont pas atteint 50 ans. Leur combat de toujours contre les démons qui travaillent cette société, contre les menaces de plus en plus effrayantes que font peser la cupidité, le mensonge et la haine, paraît n’avoir servi à rien. Au contraire: tous leurs efforts pour se faire une place, une petite place à leur mesure, à leur goût, dans cette société, sont restés vains.
Depuis longtemps, il aurait fallu appeler massivement à manifester pour une autre politique, pas seulement pour que l’on fasse autrement de la politique. Il faudrait manifester maintenant, massivement, pacifiquement, toutes organisations confondues, et de façon répétitive. Mais les syndicats qui contrôlent l’univers de la critique et de la contestation, qui représentent un soutien d’autant plus efficace de l’oligarchie, qu’ils ont l’air de la combattre, ne souhaitent pas remettre en question l’ordre social existant. Ils sont devenus comme les gardiens du temple.
Pour revendiquer quoi? Quels mécanismes seraient à même de résoudre les difficultés qui s’accumulent sur le plan financier, social, environnemental et économique? Pour qu’on trouve une solution pour tous ceux qui sont exclus du marché du travail, ce qui ne veut pas dire garantir le droit au chômage sans plus, mais assortir ce droit  de mesures économiques, sociales, culturelles. Il s’agit de s’interroger au sujet de la liberté. D’en remettre le dogme en question. A-t-on le droit d’obliger un jeune à rester assis et à se taire 36 heures par semaine dans une classe pendant 12 ans. Tout cela pour l’empêcher d’apprendre quelque chose. On pourrait manifester pour pour que des gens travaillent six mois par an, par exemple, dans certaines professions. Ou cinq ans d’affilée, et puis qu’ils laissent leur place à un autre. Il faudrait aussi des mesure qui, en cas d’embauche, imposent l’embauche de chômeurs de longue durée. La technologie et la science modernes sont de plus en plus mises au service de logiques destructrices. Ce qui semblait un progrès formidable, il y a cinquante ans, comme la voiture, la télévision, l’industrie nucléaire, représentent désormais des menaces inacceptables. Il s’agit d’en prendre la mesure, autrement qu’en faisant signer des accords, destinés à rester lettre morte, à cent cinquante pays. Mais, pour cela, il faut tout reprendre dès le début. Il faut réformer l’enseignement, cesser de s’en servir pour déformer les esprits. Il faut former des gens capables de chercher et de trouver des solutions à de nombreuses difficultés, réorganiser l’agriculture, la consommation, le travail, et la vie en ville, de manière à ce que la voiture n’y fasse pas la loi, de manière à ce qu’elle n’occupe plus tout l’espace, polluant à qui mieux mieux. Il faut mettre fin à la dictature du capital et du travail. Et surtout à celles des médias.
Rien de plus difficile que d’organiser un mouvement de masse progressiste, pas seulement en Belgique. Il ne s’agit pas seulement de frapper les consciences en abusant de clichés.
Le capitalisme ne se cache même plus de son besoin de décider de tout à la place des gens, sauf qu’il confond un tel système avec la démocratie, qu’il en emprunte les formes, qu’ils manipulent à sa guise, en conditionnant les esprits, au moyen de sondages, de campagnes systématiques.
Il est temps de reprendre l’initiative.

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