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Octobre 1917

Egalité

 

Dès qu’on prétend traiter des évènements qui ont servi à mettre en place un régime disons original en Russie en 1917, on cesse d’être simplement écouté. Ou on se fait rabrouer sèchement. Il faut dire qu’il est rare qu’on dise quelque chose d’intéressant de ces évènements. Comme il est rare qu’on dise quelque chose d’intéressant au sujet de plein d’autres évènements, mais pourtant, on ne juge pas pour autant ces mêmes choses insipides ou irresponsables. Enfin, pas à tous les cas. En ce qui concerne la révolution dite d’octobre, la condamnation est unanime, pas seulement dans les pays Occidentaux très développés.
L’Occident défend la liberté d’expression et Lénine est considéré comme son principal ennemi. Ainsi, les carottes sont-elles cuites, comme on dit. Lénine a fondé un régime qui a étouffé la liberté d’expression, toute liberté d’expression, dit-on! Ce n’est pas, hélas, qu’un cliché. Ce qui est pitoyable, dans tout ça, cependant, c’est que ni les uns ni les autres ne cherchent à en savoir davantage. C’est la liberté d’expression ou rien.
Les choses se compliquent quand on s’aperçoit que c’est dans les pays qui sont les plus fervents défenseurs de la liberté d’expression, en Occident, que l’on a pratiquement étouffé tout intérêt pour la philosophie de Marx, qu’on en a étouffé les commentateurs, quand bien même certains professaient dans les plus grandes universités. Mais enfin, les médias, toujours les médias, en ont très peu parlé. Ils parlent de prix Nobel tous les ans, ou du débarquement allié sur les plages de Normandie tous les ans, mais on ignore marxisme et révolution d’octobre. On n’en parle que pour en dire du tort. On n’a pas fait non plus de tous ceux qui en parlent des repris de justice, des délinquants. Mais quasiment. Bien sûr, les gouvernements occidentaux ont mis ça et là dans le reste du monde en place des régimes qui ont emprisonné, ou assassiné toutes sortes de gens, notamment parce qu’ils faisaient référence à cette philosophie de Marx, des régimes qui ont étouffé la liberté d’expression, mais ce n’est pas la même chose. C’était pour la « bonne cause ». Parce que d’autres ne rejetaient pas le communisme avec colère, ils se faisaient exclure du monde du travail. Il est devenu pratiquement impossible d’y faire référence. Lorsque les régimes communistes ont été abattus, il n’est redevenu pour autant aisément possible d’y faire référence, de lire Marx et toute la série d’auteurs, et de politologues, parmi lesquels Lénine, qui ont puisé leur inspiration dans cette philosophie. Personne, pratiquement ne le fait plus. Ceux qui le font sont plus ou moins considérés aussi mal que d’authentiques néonazis.
Parler de Lénine est difficile. C’est un mot mis à l’index, ainsi que toute une série d’autres. Le mot exploitation par exemple, que l’on ne peut utiliser que dans son sens positif, pour désigner en fait une entreprise.
Comment comprendre une telle chose? Comment admettre que, dans des pays qui mettent la liberté d’expression au sommet de la hiérarchie des valeurs, l’on ne puisse pas utiliser toutes sortes de mots, ni traiter de certains évènements, à moins d’être considérés comme un voyou. Seuls quelques spécialistes sont autorisés à en parler, et encore, devant un auditoire restreint, presque en cachette, en ayant affaire à toutes sortes de préjugés. On ne parle pas de leurs recherches, et on ne publie pas leurs idées dans la presse. En tout cas, pas dans la presse commerciale. On cite des ouvrages qui traitent de la révolution russe, mais à condition qu’ils considèrent qu’elle a été un échec, une catastrophe, une erreur.
Bref, traiter d’un tel thème, en faire le sujet d’un livre, à moins de ne s’adresser qu’à une petite groupe d’initiés, relève plus de la naïveté, voire d’un non-sens, que de quoi que ce soit d’autre. Inutile en l’occurrence de plaider la curiosité. Impossible presque de cesser de tout ignorer au sujet d’évènements qui ont suscité la mobilisation de millions, et par la suite, de milliards de gens, qui expliquent à eux seuls l’histoire et tous les autres évènements du vingtième siècle.
Le dit vingtième siècle serait-il le siècle le plus intolérant de tous, alors qu’il passe pour un siècle dévolu à la démocratie, ou au libéralisme?
Qu’entend-t-on par liberté? Qu’entend-t-on par démocratie?
La démocratie requiert-elle l’exclusion, la critique radicale de toutes sortes de théories politiques? Sans doute. La liberté s’appuie sur des règles, une sorte de logique, ou de métaphysique, pour reprendre l’expression du vieux Kant, qui ne peut admettre certaines contradictions. Mais ne fait-on pas dire certaines choses à la démocratie ou à la liberté qu’elles ne signifient pas réellement? Le vieux Kant a-t-il forcément raison?
N’est-il pas lui-même à l’origine d’une dérive qui fait des valeurs des absolus étrangement vides, creux, et de ceux qui les défendent les tenants d’une forme d’idéalisme, comme l’a si bien expliqué Lénine, pour ne pas le citer? Cela dit, si Lénine avait réellement si bien exposé ce genre de choses, en serait-on encore à le trainer dans la boue, à en nier toutes les analyses et les critiques, dont seule une petite minorité de gens n’ignorent pas complètement le contenu. Sans doute. Ne tout cas, tout cela mérite réflexion. L’idéalisme a-t-il une raison d’être? En cherchant à se donner des règles, des buts, des raisons, les société humaines ne sont-elles pas tenues de verser dans l’idéalisme? Lénine n’a-t-il pas traité un peu vite cette question de l’idéalisme tout en disant plein de choses très fondées à son sujet? En fin de compte, en faisant des valeurs qu’il défend, des abstractions, des valeurs à peu près vides comme l’explique très bien Zinoviev1, le matérialisme historique a lui-aussi versé dans une sorte d’idéalisme. Bref, il a mis de côté bien des aspects de la philosophie de Marx, tout en n’ayant de cesse de prétendre l’appliquer. Mais faut-il ranger Lénine lui-même parmi les manipulateurs, les affabulateurs, comme plein d’autres marxistes? Notamment dans son livre Que faire?, mais aussi dans plein d’autres livres et brochures, Lénine a passé son temps à critiquer des marxistes. Il en a dénoncé pratiquement le premier les mensonges, les manipulations, les erreurs. On peut dire qu’il a passé sa vie a essayé d’élaborer une théorie révolutionnaire capable de vaincre le capital et l’état bourgeois, soi-disant démocratique et libéral, et pour cela il a dû affronter toutes sortes d’intellectuels révolutionnaires, généralement marxistes, convaincus de détenir la vérité, fiers comme Artaban de diriger prétendûment des masses! Il a stigmatisé certaines faiblesses, certaines lacunes, certains mensonges de l’état bourgeois avec une précision incomparable. Il en a inventorié les méthodes, les contradictions. Jusqu’au jour où il l’a renversé dans un très grand pays, relativement puissant à l’aide d’une organisation révolutionnaire, qu’il a dirigé pendant plus d’une décennie. D’où la colère qu’il a suscitée, la guerre permanente, pour ainsi dire qu’il a provoquée contre la Russie. Sans doute est-ce un des plus grands connaisseurs de l’état bourgeois.
Cette année, quelques-uns fêtent les 100 ans de la révolution d’octobre. Aucun peuple, excepté Cuba, et, dans une certaine mesure, la Chine, ne se réclame plus ouvertement du communisme et ne célèbre plus la révolution d’octobre. Il est temps d’inventer de nouvelles formes de révolution, de mettre à jour nos idées, de réfléchir au sujet de la démocratie, de la liberté, du travail, de l’état, et de beaucoup d’autres choses, de s’engager dans des luttes importantes, de la même ampleur que celle entreprise par Lénine et ses camarades, mais d’une nature différente. De cesser aussi de faire comme si la révolution d’octobre ne s’était jamais produite, comme si elle n’avait servi qu’à mettre en place un régime totalitaire, comme si elle n’avait pas réussi à moderniser un très grand pays, à lui permettre de devenir une des premières puissances mondiales. Certes la Russie se débat encore avec certaines institutions politiques démocratiques, elle a du mal à leur trouver un sens, à les utiliser à son avantage, et pas à celui d’oligarques, ou carrément des capitalistes d’autres pays. Le communisme n’a pas permis de fonder de manière durable une société égalitaire, et la liberté, comme l’indépendance économique et politique, sont menacées comme jamais. L’égalité représente-elle un objectif possible? On ne peut s’attaquer à cette question sans se plonger dans les circonstances de la révolution d’octobre, quand un peuple a dû affronter le monde entier, y compris sa propre élite sociale, pour avoir le droit d’octroyer du pain à tous, d’exister. La révolution d’octobre a mis en place une bureaucratie. Les gens, de nos jours, ne croient pas à une telle solution. Ils ne croient pas qu’elle permettrait que le monde entier mange à sa faim.  Les bureaucraties mondiales actuelles servent plutôt à entretenir des inégalités. Serait-ce le cas de toutes les bureaucraties? Le monde d’aujourd’hui pense que la liberté économique seule permet d’atteindre cet objectif, mais il faut bien admettre que c’est loin d’être le cas. La liberté économique génère toutes sortes de transformations, de progrès technologiques, cause eux-mêmes de nuisances également, mais il échoue à mettre les uns et les autres sur un plan d’égalité. Il n’engendre que rapines, razzias, destructions à grande échelle, et il a tendance à renouer avec l’esclavage. Il est temps de s’attaquer de manière sérieuse à tous ces problèmes, sinon comme l’ont fait les bolchéviques, du moins à notre manière.

 

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  1. Alexandre Zinoviev, Sans illusions, Éditions l’Âge d’Homme, Lausanne, 1990.
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