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Histoire et tabous

 

Un débat. Un débat important un vendredi soir au Piano fabriek à propos du crâne d’un roitelet africain que possède le musée d’histoire naturelle. Mais surtout à propos de la liberté d’expression, ou de la presse, selon les cas. Nullement parce que celle-ci refuse de faire de la possession d’un crâne un sujet d’actualité de première importance, d’en parler à tour de bras, de solliciter l’attention du grand public pour que ce dernier se prononce en faveur de la restitution de cet objet à ses légitimes ayant droit.

Un panel d’intervenants, parmi lesquels Michel Bouffioux, auteur d’un article au sujet de ce crâne dans Paris-Match, un célèbre journal à sensation. Et même d’un deuxième, bien meilleur que le premier.

Ce journaliste s’était rendu célèbre il y a une vingtaine d’années en dénonçant l’omerta existante au sujet du vaste trafic d’enfants ayant cours en Belgique et en se faisant de ce fait renvoyer par le média qui l’employait. Sa carrière brisée, ce dernier essaie alors de lancer son propre journal, ce après quoi, pour continuer à gagner sa croûte, il se rabat sur des articles à sensation qu’il écrit pour Paris-Match.

Non, le débat, la discussion a bien sûr un autre enjeu que le destin d’un crâne et sa restitution à d’hypothétiques ayant-droit : autrement important.

Le débat porte sur le problème que posent les tabous et les préjugés au sujet de la conquête coloniale du Congo et du colonialisme belge, et, donc incidemment aussi sur la relation entre la Belgique et son ancienne colonie, et son passé colonial. Ou encore sur les relations de la Belgique avec elle-même.

À entendre tous ceux qui remettent en cause les préjugés concernant cette relation ainsi que ceux qui y adhèrent, on dirait que cette conquête s’est faite avec une poignée d’hommes, que ce pays immense a été occupé sans coup férir par quelques soldats partiellement de fortune. En lisant le récit des explorateurs, ces derniers se carapatent à travers l’Afrique, la jungle, la savane, entourés d’une bonne centaine de personnes seulement, généralement des porteurs, soumis à rude épreuve. Ils traversent des régions peuplées, croisent la route de milliers de villages sans susciter la moindre réaction.

On a beau interroger ce passé pas si lointain, on en retire la curieuse impression d’un vide, d’un manque, d’un défaut de l’explication générale apportée à ces évènements.

Du coup, lorsque quelqu’un prend la peine de narrer la résistance d’un roitelet local, je me sens pris de court. Pourquoi lui ? Pourquoi tout d’un coup parler de ce roitelet et lui conférer une aussi grande importance ?

Des centaines de roitelets, de petits et de grands chefs ont tenté de se mettre en travers de la route des hardis explorateurs qui font alors la découverte de ce qui allait devenir le Congo. Ils s’interposent. On sait peu de choses à leur sujet. Plusieurs témoignages font état d’une cérémonie qui consiste à mêler deux blessures et à mélanger les sangs de uns et des autres, des explorateurs et des dirigeants locaux. Bref, il s’agissait, avant de leur prendre leurs richesses, de les astreindre au travail, de passer pour de frères, des amis, des alliés des dirigeants locaux. N’était-ce les documents qu’ils font signer à tour de bras et par lequel toutes sortes de roitelets reconnaissent l’autorité de l’Association internationale du Congo, ou de Léopold II, ces hardis explorateurs, qui sont surtout des soldats, des militaires impitoyables, ressemblent à de braves scientifiques, en quête d’informations sur la nature et les cultures de cette grande région du monde.

Voilà pour les liens du sang.

Sans doute, s’agissait-il seulement d’éviter de provoquer des batailles et de commettre des massacres quand c’était possible.

Les papiers que le colonel Bia ou le capitaine Storms, voire que Stanley lui-même font signer à des gens qui n’en comprennent pas la signification ou les termes, sont presque jugés anecdotiques par les historiens, par les experts proclamés de cette période de l’histoire. C’est à cause de ces papiers que quelques chefs locaux opposeront une résistance aux fameux militaires-explorateurs et qu’ils signeront quelques actes de résistance qu’avec le recul certains jugent exemplaires et héroïques.

Ces explorateurs sont puissamment armés, et que leur escorte l’est aussi. Leur escorte est généralement constituée de guerriers appartenant à des ethnies vivant dans un tout autre coin de l’Afrique. Le rapport de force est suffisant pour intimider et pour vaincre des armées beaucoup plus nombreuses. Il est donc vain de prétendre expliquer quoi que ce soit. La conquête se fait sans coup férir. Ces documents, ces accords qui consacrent la soumission des uns aux autres ne découlent pas d’un conflit exceptionnel, digne de figurer dans des annales.

Souvenons-nous de Cortes qui réussit à conquérir le Mexique avec une poignée d’hommes, alors qu’il a en face de lui un empire, plusieurs millions d’individus.
La situation est cependant différente. Cortes va s’attaquer au chef de cet empire et le battre au cours de quelques batailles et ainsi va-t-il soumettre tous les autres.

Au Congo, nul chef unique, mais une situation qui prévaut depuis longtemps, des habitudes, la catastrophe de l’esclavagisme, les razzias qui sont précisément le fait de troupes de quelques centaines d’hommes qui traversent l’Afrique dans le but d’en ramener des troupes d’esclaves. Les chefs africains ont l’habitude de voir passer du monde. La grande traite esclavagiste a été abolie, mais des aventuriers continuent à tenter leur chance et à effectuer des razzias pour satisfaire les besoins du marché américain.

Le marché nord-américain s’écroule au moment de la guerre de Sécession. Pour que cesse la traite en direction du Brésil, il faudra pratiquement attendre la fin du siècle.
Les Belges sont loin par conséquent d’arriver les premiers. Ils commencent par faire comme tout le monde. Pour le public européen, civilisé, leurs expéditions poursuivent un but scientifique. En fait, il s’agit de faire concurrence à d’autres, de leur arracher les richesses qu’ils contrôlent.

Il aurait été plus passionnant de raconter la conquête sous cet angle, mais cela aurait réduit l’importance du rôle des militaires belges dont la mère patrie se soucie encore à l’époque de passer pour une grande nation, de se doter de quelques victoires et de quelque faits d’armes. À vrai dire la dernière bataille opposant une armée belge à une autre remonte au seizième siècle, il s’agit de la bataille de Gembloux, et celle-ci s’est transformée en désastre. Il y a bien sûr les batailles de la révolution de 1830, mais elles ont toutes été gagnées par des Français ou par des chômeurs. IL en est une qui fut gagnée par des militaires belges, et ce fut précisément une bataille contre ces chômeurs qui arrachèrent l’Indépendance de la Belgique en écrasant quelques contingents de soldats hollandais dans le parc de Bruxelles. Difficile d’en tirer la moindre gloire.

Donc nous voilà avec des héros, qui, seuls contre des milliers de Congolais, parviennent à leur imposer rien moins que les valeurs d’exception et une organisation censée faire d’eux des êtres modernes, des individus civilisés. Que dire de plus ? Comment expliquer aux Belges, que non, que les choses ne se sont pas exactement passées comme cela ?

En réalité, pour dominer les Congolais, les Belges s’entendent avec le chef de ces esclavagistes qui s’appelle Tippo Tipp. Léopold II lui offre même le poste de gouverneur. Ce n’est que plus tard, que les soldats congolais de la force publique, dirigés par des officiers belges vaincront les chefs esclavagistes.

Les historiens ne s’étendent guère au sujet de cette stratégie. Ils évoquent bien sûr l’entente entre le roi des Belges et le chef des esclavagistes qui s’était taillé un vaste empire au centre de l’Afrique, mais elle passe à leurs yeux pour une sorte de reconnaissance mutuelle de leurs prérogatives respectives, pour la reconnaissance implicite par Tippo Tipp de l’autorité de la Belgique sur ses propres possessions si l’on peut parler ainsi. Cette reconnaissance ne sera obtenue que par une guerre authentique qui va durer près de deux ans, et qui va dévaster une partie du sous-continent africain.

Ensuite, pour imposer leurs droits aux yeux du monde, et surtout des Congolais, les Belges vont invoquer les fameux accords contresignés par des centaines de roitelets. Ces chefs auraient eux-mêmes demandé leur protection.

Les chefs congolais se doutent qu’avec la fin de l’esclavagisme va se mettre en place un autre système de domination non moins terrifiant, qu’il va être à la source d’autres catastrophes, que va commencer une période au cours de laquelle ils auront encore beaucoup moins de droits et d’autorité que précédemment. C’est qu’ils s’étaient habitués aux esclavagistes.

Quelques chefs résistent encore aux Belges à ce moment, mais très peu. La différence avec l’esclavagisme n’est pas tellement importante. Mêmes razzias, mêmes déportations.

Ceux qui travaillaient pour les esclavagistes, qui leur procuraient les grandes quantités d’esclaves dont ils avaient besoin et les autres richesses que les esclavagistes commercialisaient dans les comptoirs éloignés qui leur appartenaient, ont été battus en même temps que les esclavagistes.

Les Belges ont pénétré dans un territoire qui était déjà une sorte de colonie, et dont l’économie, aussi délétère soit-elle, fonctionnait de manière efficace, comme toutes les économies, en écrasant les peuples. Les Belges se coulent dans la peau de ces razzieurs. Certains ont des membres de leur famille qui ont dirigé des razzias à l’époque de l’esclavage, autrement dit, il n’y a pas très longtemps, puisque des Occidentaux opèrent encore des razzias avec l’autorisation des potentats locaux après 1850, bref le milieu du siècle.

C’est donc pour de bonnes raisons que les Belges font à peine état de ces bordereaux qu’ils font signer aux chefs africains, les uns après les autres. Ils ne souhaitent pas éveiller l’attention du reste du monde. Ils n’ont guère de prétentions à faire valoir.

La conquête est également loin de se faire en douceur. Les régions traversées sont dévastées par les esclavagistes, que, dans un premier temps, il n’est pas trop difficile de combattre à cause de cette dévastation.

L’objectif de la mouvance décoloniale, notamment de Bruxelles Panthère, est de cerner si tant est le problème posé par la nécessité d’adhérer à une explication type, à un point de vue obligé concernant cette situation.

L’inquiétude des intervenants concerne le manque d’intérêt des journalistes et des autorités belges pour la question posée par cette conquête, pour le point de vue unilatéral et presque invariable existant à son sujet.

Le prétexte en fut l’article publié par le journaliste Michel Bouffioux dans l’édition belge de Paris-Match au sujet du roi Lusinga, un chef local régnant sur un territoire se situant sur les bords du lac Tanganyika à l’époque de ladite conquête.

Pour Michel Bouffioux, qui a lu les journaux de campagne et autres écrits de M. Storms, qui a rapporté en Belgique le crâne de roitelet qu’il a vaincu, M. Storms est une sorte d’extraterrestre.

Mais le débat, au lieu de considérer que ce fait ne représente qu’un prétexte pour aborder autre chose de plus important, se transforme rapidement en vitupération parce qu’aucun médias, à part Paris-Match, et, bien sûr, La Libre Belgique, n’a relayé l’article de Michel Bouffioux.

Si, au moins, il était dit qu’on ne vit plus à l’époque esclavagiste. S’il était dit qu’aujourd’hui les méthodes d’exploitation requièrent encore une présentation des choses qui mettent en exergue l’héroïsme de héros blancs. Mais non, le débat qui a lieu au Piano Fabriek concerne un banal assassinat. Les intervenants conservent le nez dans le guidon. Tous jugent unanimement dramatique le fait de rapporter un crâne, mais sans toutefois toucher un mot de l’esclavagisme et de tout le contexte économique et politique de l’époque.

On devine l’argument : les mœurs de M. Storms n’étaient pas un cas isolé. L’on s’intéressait beaucoup à la morphologie des crânes, à l’époque. On croyait détecter dans leurs caractéristiques la preuve de l’infériorité de certains groupes humains par rapport à d’autres. Le sujet en vaut la peine. Il s’agit de traiter d’une dérive idéologique importante, de ses conséquences, de ses raisons d’être éventuelles. Mais le débat ne débouche pas sur cette thématique à proprement parler. Il ne s’agit pas ici de traiter du nationalisme et de ses dérives, anciennes et actuelles.

Il ne s’agit pas non plus de traiter de l’information en général dispensée par les médias , qui ne ratent jamais une occasion de présenter des gens vivant sous d’autres latitudes sous un jour épouvantable, du moment que cela contribue à justifier le statu quo et la politique néocolonialiste existante.

Il s’agissait avant tout pour le panel d’orateurs de ménager les tabous tout en se posant des questions très compliquées au sujet de ce qu’il conviendrait de faire actuellement d’un crâne entreposé au musée des sciences naturelles, pour témoigner de notre respect et de notre amitié vis-à-vis à vis de la communauté africaine que nous sommes pourtant loin de respecter, et qui attend autre chose des pays développés que la restitution fumeuse de certaines parties du squelette, ne dirait-on pas, de quelque primitif.

Préoccupation aussi insensée que possible, puisque la meilleure manière de témoigner du respect à cette communauté consisterait d’abord à permettre au états africains de s’occuper de leurs affaires, de cesser de considérer la main d’œuvre africaine actuelle de manière pire encore, ou à peu de choses près, que les colonialistes, de cesser de dévaster la nature en Afrique pour y puiser ou extraire à moindres frais pétrole et autres matières premières, de cesser de ruiner les états africains au moyen d’une dette qui ne leur est d’aucune utilité.

Que vient faire dans cette affaire l’histoire du roi Lusinga, que Michel Buffioux a le toupet de présenter comme un insoumis, alors qu’il s’agissait ni plus ni moins d’un despote, qui avait probablement pour fonction de soumettre le plus de gens possible à l’autorité des esclavagistes. Si Lusinga s’oppose à Storms, c’est probablement parce qu’il défend sa peau, autrement dit parce qu’il est au service lui-même de chefs esclavagistes plus puissants que lui.
Les mots ont de l’importance. On ne traite pas un despote, même très courageux, d’insoumis. M. Storms n’avait pas face à lui des révolutionnaires. Les révolutionnaires feront leur apparition plus tard.

Après avoir affronté les alliés des esclavagistes, les Belges affronteront avant tout des rebelles, de chefs militaires formés ou pas par la Belgique et mécontents de leur sort, déçus parce que les Belges ne tiennent pas les promesses qu’ils leur ont faites. Tel sera le cas d’un farouche soldat tetela, Gongo Lutete, ancien lieutenant de Tippo Tip, mais surtout ancien soldat de ladite force publique créée par Léopold II pour combattre Tippo Tipp.
Les révolutionnaires comme Lumumba, Mulele, Kabila, feront leur apparition beaucoup plus tard.

Le sympathique public de racisés présents au Piano Fabriek à Saint-Gilles ce vendredi soir militait plus en faveur d’une réconciliation douteuse, que contre une intervention militaire occidentale éventuelle, servant avant tout à préserver les intérêts existants et à liquider les derniers bastions de résistance à un ordre économique lavé de tout soupçon, voire érigé en héros, en modèle de probité et d’excellence, au service d’une gouvernance nouvelle et moderne, et d’une morale à toute épreuve.

À vrai dire, le doute n’est pas permis. Il s’agit de faire passer nos honorables dirigeants pour d’authentiques révolutionnaires, pour des résistants eux-mêmes, et de condamner sans appel ceux qui les combattent encore, au nom d’une non-violence délétère.

Il était de bon ton aussi ce vendredi de faire des Américains un modèle de tolérance et d’ouverture, puisque les autorités américaines restituent aux communautés amérindiennes les crânes et les ossements de leurs ancêtres, pour qu’ils les détruisent eux-mêmes.

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