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Le vieux monde et le nouveau

Fête en l'honneur de l'inauguration d'un square Lumumba à Bruxelles le 30 juin 2018

LETTRE

 

Bonjour M.,

Je viens de lire l’article dont L. me donne la référence, et que tu lui as communiqué pour que j’en discute avec B.. Je ne me sens pas à même d’en discuter. Je te suggère de prendre contact avec B. et d’en débattre avec lui. Je dois dire que le ton de cet article me fait penser à d’autres articles du même journal et de certains grands médias européens comme le Monde et, en Belgique, La Libre Belgique. Il y a des décennies que je lis Le Monde et Le Soir, ou la Libre Belgique et bien d’autres. Mais cela devient de plus en plus occasionnel. Depuis quelques années, je lis également la presse flamande. Et depuis une vingtaine d’années, il m’arrive de lire des articles de la presse anglo-saxonne.

De plus en plus, pour moi, hélas, ces médias ne colportent que des rumeurs, autrement dit des mensonges. Je les connais par cœur, ainsi que leurs méthodes.
Dans l’article que tu me fais parvenir, il s’agit de prendre en pitié les exilés vénézuéliens, de leur parler, de s’intéresser à leur langue, de se prétendre leur ami, mais de tenter ainsi non seulement de se faire, mais de faire d’eux les porte-parole d’affirmations gratuites et malveillantes concernant le gouvernement en place au Venezuela. Le régime, pour ces médias ! Bref, il s’agit de les tromper, et de les trahir. Ces méthodes me débectent. Les causes de la situation qui a cours actuellement au Venezuela ne sont pas celles qui sont inventées par ces médias.
J’espérais que B., à cause de son intelligence, de sa formation philosophique, parviendrait à faire la part des choses. Je lui avais proposé d’écrire une sorte de compte-rendu de la situation à Caracas, basé sur ses souvenirs, sur l’analyse de sa situation personnelle et de celles de quelques amis à lui. Mais c’est une tâche excessivement compliquée. Malgré son immense courage, il ne s’est pas lancé dans l’aventure.

Au Venezuela, certains se battent pour des principes ou des valeurs qui ne sont pas vides de sens, mais qui leur servent à anéantir tous les autres. Ils veulent accéder au pouvoir au nom de la liberté. Mais ils réduisent cette liberté au droit de spolier 95% de la population. Ils le nient. Pourtant il en est bien ainsi. Ils ne sont donc pas fiables. Le gros problème, c’est qu’ils laissent entendre que ces libertés seraient en danger. Leur seul argument consiste à accuser l’autre camp de ne pas respecter ces principes. Comme si ce camp, le gouvernement vénézuélien, les respectait moins que n’importe quel état démocratique existant actuellement, moins que l’Argentine qui a basculé à droite et qui refait tout ce qu’une demi-génération a réussi à combattre en bandant ses forces, moins que la France qui réprime la moindre manifestation en alignant d’énormes moyens de répression.

L’autre camp, le peuple vénézuélien, se bat pour des droits acquis récemment, autrement dit pour des droits minimaux et pour le respect des règles en vigueur. Mais les antagonismes sont trop marqués et la confusion et omniprésente. La lutte est trop rude. Elle est désespérée.

Le grand rassemblement contre cette agitation vaine et mensongère, contre les manipulateurs en tout genre, et les putschistes, est complètement ignoré par les médias, qui y voient de simples manœuvres policières, voire un complot gouvernemental.

Au sujet du Venezuela, on n’apprend pas grand-chose dans cet article. Il est question d’une catastrophe sans précédent et d’une dictature qui transformerait le sens des mots pour empêcher les gens de parler de leur vécu. Belle manière de justifier et de taire la véritable censure qu’on tente de faire régner, ce qui suppose pour cela qu’on abatte par la force le gouvernement en place.

J’entends plein d’amateurs de philosophie parler de Heidegger, de Nietzsche, de plein d’autres, dont j’ai surtout entendu parler à l’université il y a des décennies de cela. Mais pas de Jean Salem. En parler n’engendre qu’étonnement, doute, ennui. Même si les choses sont à peine marquées, je comprends qu’il ne sert à rien d’en parler. Qu’on lise pourtant: Élections, piège à cons! Cet éminent professeur de philosophie de la Sorbonne y brosse un portrait sans équivalent de notre sympathique démocratie.

C’est que les concepts n’ont pas seulement une définition. Comme disait Nietzsche, il faut les vivre, les appliquer, pour les comprendre.

Une autre novlangue, celle de ladite Pensée unique, dont un ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, Ignacio Ramonet, a, il y a longtemps, décrit les caractéristiques, mais en des termes moins approfondis que Klemperer ne l’a fait au sujet de la langue du troisième Reich, est la langue utilisée par la presse occidentale en général. Cette langue a pour objectif de justifier le pillage du tiers-monde, les guerres jugées nécessaires à cause de leur capacité structurante sur un plan économique, autrement dit pour mettre à sac des trois quarts du monde.

Cette langue sert à justifier les politiques d’austérité qui servent à voler aux travailleurs le reliquat de leurs richesses, aux pauvres leur identité, bref à justifier le bien-fondé de la politique du FMI et de la Banque mondiale, de l’OMC.

Mais pour la Pensée unique, il s’agit de suggérer que tout va bien. Tout va bien au Togo comme l’explique Jean-Baptiste Rivoire, un rédacteur en chef de Canal Plus, sur le plateau du Média, un des rares médias que je recommande pour le moment. Tout va bien en Libye depuis la disparition du Raïs, traité de tyran sanguinaire et mégalomane. Ladite langue unique ne fait pas de différence entre les tyrans. Si, elle pardonne à ceux qui se contentent de terroriser leur propre peuple, et qui laissent les multinationales faire pire que pendre, qui applaudissent des deux mains les interventions en tout genre auxquelles procèdent des pays comme les USA ou la France, qui détruisent parfois complètement des pays, ou qui participent à ces interventions. De fait, cela semble plus civil et plus pacifique.

Ne s’est-il pas toujours agi de déserts ou de jungles impénétrables, peuplées de primitifs à civiliser ?

Chomsky a consacré de nombreux livres remarquables à la politique étrangère étasunienne qui terrorise le reste du monde depuis des générations. Mais, pour la Pensée unique, le terme terroriste ne concerne que des fous de dieu que la France, le Royaume-Uni ou les U.S.A. retournent souvent contre leur propre peuple, leur propre monde, ou qu’ils manipulent pour s’attaquer à la Russie.

Suzan Neiman parle de post-vérité ou de perversité de la pensée. Mais, à mon avis, parler de post-vérité à propos des opinions de masse en vigueur est une hérésie, car les médias de masse occidentaux n’ont jamais dit la vérité. En 1960, les journalistes du Soir et de la Libre Belgique affirmaient que Dag Hammarsjold avait été assassiné par les communistes quelque part du côté du Ghana. Les grands médias ont aussi laissé entendre que Che Guevara avait été assassiné par Fidel Castro.
En ce qui concerne la politique de la France, je conseille de lire Mongo Beti. Notamment: Africains, si vous parliez. Ou les articles de l’organisation Survie qui sont parfois justes, lorsqu’ils concernent certains pays comme la Côte d’Ivoire, ou d’autres pays de l’ancienne AOF, bien que, sur la R.D.C., ses analyses soient encore éloignées de la vérité.

L’article Voces de Venezuela fait référence à un exemple célèbre, le fameux LTI de Victor Klemperer dont il profite pour travestir le sens, pour édulcorer la portée. Bien sûr, le livre de Klemperer n’est pas nommément cité. Il y est seulement fait vaguement allusion. L’on frise le point Godwin. L’amalgame serait trop flagrant. L’article accuse le régime vénézuélien de reproduire le même mécanisme que celui décrit par Klemperer, mais, évidemment, impossible de demander à l’auteur de fournir des précisions au sujet de cette allusion.

Je me demande quels sont les mots qu’on ne pourrait plus utiliser à cause de ce satané régime? Le mot démocratie? Le mot pluralisme? Le mot liberté? Allons.. donc. La vieille opposition entre liberté publique et liberté privée semble trop difficile à saisir, même pour un esprit philosophique. Quelle liberté privée a le moindre sens sans liberté publique.

Lorsqu’on parle de néolibéralisme, de dérégulation, d’exploitation ou de mondialisation sauvage, de conglomérats propriétaires des médias, d’agitateurs d’extrême-droite, lorsqu’on évoque le fait que la corruption est un problème auquel le Venezuela a toujours été confronté, auquel Chavez s’est attaqué en vain, on a affaire à des haussements d’épaule, à une sorte de mépris, on a du mal à ajouter autre chose, on manque de crédibilité. Tout ces mots-là par contre, le néolibéralisme les censure. Je ne suis pas taillé pour m’attaquer à cette censure. Mais je n’ai pas envie non plus d’y contribuer. Il s’agit de facto d’une forme de censure.

Pour l’Espagne, il s’agit de traiter le plus possible les pays d’Amérique latine ni plus ni moins en inférieurs, et de promouvoir une forme de paternalisme. Son objectif reste le même qu’avant la décolonisation : tenter par tous les moyens de profiter sur le plan économique des catastrophes et des désastres qui s’y produisent. L’Espagne y soutient en général les dictatures de droite. Depuis deux siècles, son rôle est demeuré le même. Rien ne change sous le soleil contrairement à certaines illusions que l’on s’efforce de répandre.

Des milliers d’Espagnols et d’hispanophones ont lu cet article et ne liront jamais un droit de réponse à la dernière page du journal, ou une éventuelle critique de cet article sur un blog. Comme on dit, le ver est dans la pomme.
En fait, le but de ce type d’insinuations, de propagande, est d’empêcher les exilés de s’exprimer clairement sur la situation qui a cours dans leur pays, de les empêcher de s’organiser, et d’en faire si possible les instruments d’une sorte de propagande, voire de revanche. Un peu comme les exilés cubains de Miami ont servi pendant 60 ans d’instruments à la propagande étasunienne. Jolie revanche !

Notre monde va mal. On sent que la fin approche. Plus personne ne cherche de solution. L’on se bat vainement pour des ressources naturelles comme s’il n’y avait rien d’autre à faire que détruire à tout prix la nature, vouloir tout pour soi et éliminer un maximum de concurrents, au risque de provoquer une troisième guerre mondiale.

Je pense pour ma part qu’il vaut mieux se mettre au service d’un monde cosmopolite, plutôt que propager des mensonges.

Bien à toi,

Paul

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