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mobilité douce

Point de vue sur la couverture médiatique des manifestations des gilets jaunes

Raisonnons calmement. Il y a le langage.. C’est une drôle de chose le langage. Il y a des habitudes de parole.. et des mécanismes de pensée que des médias de masse s’efforcent d’inculquer..
Et puis il y a le déni, ce formidable déni de ceux-là même qui prétendent observer la plus stricte neutralité, et qui passent leur temps à déborder, à interpréter, comme on dit, à le faire sciemment.. Le déni consiste à dire: on est indépendant, on est libre, on ne fait que relater des faits.. La loi protège cette indépendance et notre travail.. Et là, bien sûr, les journalistes sont eux-mêmes victimes d’un effroyable conditionnement.
Une des questions qu’il s’agit de se poser, c’est: jusqu’où va ce conditionnement? Et si, parfois, il va dans le mauvais sens, et dans quel cas?
Ce qui serait intéressant, ce serait d’analyser la couverture que les médias font des manifestations des gilets jaunes. Mais bien sûr, on ne peut pas parler d’une telle analyse de la part de ceux qui écrivent des articles à ce sujet. Avec un peu de chance, on aura droit à un essai dans six mois au sujet de la manifestation des gilets jaunes et l’on y parlera un peu de l’attitude des médias. Si l’essai n’est pas trop mal fait, les médias y seront taxés de cécité volontaire, de ne pas avoir su comprendre quel rôle ils jouaient dans cette partie, qui ils représentaient et de s’être accrochés à une vision préconçue de la réalité.
C’est ainsi. Il ne faut pas s’attendre à une grande objectivité de la part des médias, même si, dans la majorité des cas, ils servent à préserver une relative objectivité.  En fait, leur objectivité n’est qu’apparente. L’on est un journaliste de nos jours que si l’on éprouve un rejet viscéral de la contrariété, ou de la contradiction, en tout cas par rapport au système, à l’ordre établi. Sauf si cet ordre établi est égalitaire et qu’il a cours dans le reste du monde. Là, toutes les critiques sont bonnes, les manifestations et l’opposition sont sacrées. Les médias sont suffisamment hypocrite que pour déguiser leurs critiques et leur rejet des critiques derrière une méthode consistant à questionner, à se servir d’images et à les commenter, bref derrière une attitude soi-disant objective, impartiale, analytique, alors qu’il n’en est rien. Au sujet de la force du commentaire, Antonin Arthaud a écrit un texte sur le théâtre (dans le recueil Le théâtre et son double), expliquant que le théâtre est mort, qu’il n’existe plus à cause du commentaire dont il fait l’objet. Le commentaire journalistique, publié et lu massivement, qui est la seule approche que l’opinion publique peut avoir d’un évènement, étouffe toute contradiction. Les mouvements de contestation sont des tentative désespérées pour contrebalancer la force de ce commentaire qui s’appuie sur la peur de la légalité, sur la peur de l’avenir, sur toutes sortes de craintes, pour étouffer toute critique ou toute remise en question de l’ordre établi, en tout cas, lorsqu’il est de droite.
La fonction du journaliste est cependant contradictoire, parce que, pour étouffer un mouvement, une opinion, il a besoin d’en parler. C’est donc lui qui en signale l’existence. Sa méthode consiste donc à l’extraire de l’anonymat et à en évoquer les revendications, du moins celles qu’il sera plus aisé de critiquer ensuite. Et puis, ensuite, après l’avoir extrait de l’anonymat, il en critique l’évolution, et, in petto, ou pas, les arguments. Il les démonte sommairement, au moyen de clichés, dont personne n’a l’occasion de critiquer le manque éventuel de pertinence. Il s’appuie avant tout sur une logique argumentative que ceux qu’ils critiquent n’ont pas la possibilité de critiquer à leur tour.
Ainsi, ici, pour critiquer les gilets jaunes, ils feront valoir un argument tout simple: le réchauffement de la planète et la nécessité de se battre pour l’environnement. Argument devenu incontournable. Ils se demanderont pourquoi les manifestants ne se soucient pas de l’environnement, ce qui suffira à les discréditer.
Personne ne critiquera cet argument.
D’abord, parce que, servant de base au raisonnement des journalistes, il n’est pas exprimé comme tel. Il s’agit avant tout de poser des questions au sujet de l’environnement (pas d’y répondre) et, alternativement, de poser des questions au sujet des critiques adressées à la taxe sur le carburant. Pourquoi, pourquoi? Bien sûr, ces critiques ne semblent pas tenir compte de l’environnement.
Ensuite, parce que ceux qui seraient tentés de le faire, de critiquer cet argument, ne seront pas autorisés à le faire. François Ruffin, en France, l’a fait brièvement, mais tous ne sont pas députés, et il a dû batailler pour le faire. (Voir la vidéo.) C’est qu’ils ne publient pas d’article dans des médias de masse. S’il leur arrive d’écrire des articles, c’est dans une presse assez sélecte et mensuelle, dans le meilleur des cas. Et, même à ce niveau, la plupart des journalistes relaient les points de vue médiatiques..
Revenons un instant sur cet argument concernant l’environnement. Que fait le gouvernement pour lutter contre le réchauffement climatique? Que devrait-il faire? Il devrait proposer une alternative à ceux qui utilisent des transports et qui se servent d’engins très polluants.. et la rendre plus intéressante. Mais il ne le fait pas. Il interdit en taxant. Taxer, quelque part, c’est interdire. Mais en taxant, il force quelque part les gens à se servir davantage de leur voiture encore pour financer la taxe. C’est ce qu’on appelle le paradoxe de la matérialité. En dehors de cela, tout ce qu’il fait, c’est élargir des autoroutes, et faciliter les choses aux constructeurs automobiles. C’est faire en sorte que le transport routier remplace le chemin de fer.. de sorte que, rouler de nos jours, cela consiste avant tout à dépasser des camions sur des autoroutes bondés. Il supprime des lignes de chemins de fer, ou privatise les réseaux de transports publics de sorte que les nouvelles compagnies privées de chemin de fer suppriment elles-mêmes des lignes. Inutile de dire que ce genre de privatisation coûte largement le montant des taxes envisagées ou perçues sur le carburant. Mais, bien sûr, en raisonnant d’une certaine façon, l’on prétend le contraire, et l’on prétend que les privatisations servent à rembourser la dette publique. Le fait est que les compagnies privées se servent du réseau public de chemin de fer construit en partie avec l’argent public pour engranger des bénéfices, une fois encore, sur le dos du contribuable. On est loin des compagnies de chemin de fer des premiers temps qui construisaient elles-mêmes des lignes de chemin de fer, en bénéficiant, de fait, de la bienveillance de l’état.
Le gouvernement ne fait rien pour développer la mobilité douce. Il ne construit pas de pistes cyclables, ou seulement de manière anecdotique. Il ne développe pas les réseaux de transport publics. Ils ne mène aucune politique digne de ce nom. Il laisse les gens se débrouiller, mais il considère qu’ils n’ont pas le droit de refuser un travail, même s’il se trouve à 100 km de leur domicile.
La Belgique et le pays où les gens habitent le plus loin de leur lieu de travail. Bref, dans ce pays très peuplé, les gens sont pratiquement tous sur les routes en même temps.
C’est dans ce contexte qu’il prévoit de taxer davantage l’essence ou d’interdire le diesel.
En fait, le gouvernement fait tout pour rendre la voiture indispensable, nécessaire, et ensuite, il en critique in petto l’usage. Gageons que cette critique elle-même fait aussi mal que la taxe.
Les seules personnes à se déplacer à peu près normalement sont celles qui ne sont pas astreintes à se rendre au travail aux mêmes heures que les autres. Voilà une inégalité dont on entend assez peu parler. Mais elle est de taille.
Si certains sont populistes, on peut dire que les gouvernements français et belges, eux, sont particulièrement élitistes.
Mais voilà, les médias ne traitent pas de tous cela. Ils ne voient que très peu de choses en même temps, et leurs raisonnements, sauf à être redits cent fois, ne tiennent pas fort debout. Dan ce cas-ci, ils ne voient que le climat et l’incivilité présumée de ceux qu’une taxe supplémentaire a réussi à faire sortir du bois et à faire manifester. Il ne s’agit pas d’un défilé au son du tambour sur un boulevard, mais de piquets destinés à bloquer la circulation en de multiples endroits, et donc à gêner même ceux qui ne roulent pas aux mêmes heures que les autres. Autrement dit, pour les médias, cette manifestation représente de la violence. En fait, c’est de l’interprétation. En France, les seules véritables violences commises l’ont été aux dépens de gilets jaunes, dont l’une d’elle a été assassinée sous les yeux de ses camarades. Mais, pour les médias, cette violence-là est anecdotique. Celle qui consiste à bloquer des routes par contre, et à inviter les automobilistes à changer d’itinéraire, elle, serait extrême et perturbante. Ce n’est pas la première fois qu’un tel argument est utilisé.
En fin de compte, on se dit qu’en bloquant les routes, les gilets jaunes ont été les seuls à faire quelque chose pour le climat, et que le gouvernement, lui, a tout fait pour les en empêcher.

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