Enseignant

gratgrat

En 1984, je suis enfin licencié en philosophie de l’U.C.L.. Moyennant quelques péripéties, autrement dit un an de recherches pour découvrir comment poser ma candidature, à qui m’adresser, je me mets à enseigner dans le secondaire. Je ne connais qu’à moitié la matière à enseigner, sinon pas du tout.

Ma formation pédagogique est en dessous de tout.Je reviens de je ne sais où, de loin. Je n’en suis pas encore revenu. Je cherche à prendre les choses du bon côté. Avec le recul, je me dis que les élèves ont eu énormément de patience. Pas tous! Il m’est difficile de sélectionner un thème, une question, une approche, de structurer mon cours. Il faut dire que je change d’école, de classe tous les trois mois. Parfois, je fais des intérims de moins d’un mois. Que signifie enseigner? Je n’ai pas encore de réponse à cette question. Il me faudrait un an pour mettre mes cours au point. Mais, pour cela, il me faudrait au moins disposer d’informations qui tiennent la route. Je ne dispose pas de telles informations. Il y a bien un manuel, mais dont, malgré mes 4 ans de philosophie, mes trois ans de droit, mes humanités latines, j’ai du mal à saisir le sens. Je n’y trouve rien de concret. Pas de références scientifiques. Pas de références théoriques. Pas celles auxquelles je m’attends. En fait, je ne parviens pas à lire correctement le livre que j’ai dans les main. Le vocabulaire qu’il utilise provoque chez moi un blocage. Le mot seigneur, le concept de création, l’une ou l’autre métaphore me paraissent  vides de sens. On n’y trouve pas les références théologiques, on  n’y traite pas d’exégèse, or l’exégèse biblique me passionne. Les références qu’il fait à la théologie supposent connue la théologie. Or je ne sais pas de quoi parlent les conciles, les encycliques. J’en lis de temps en temps une et cela semble passionnant, mais je ne fais pas le rapport avec ce que je lis dans mon livre qui me paraît truffé de généralités. Ce n’est pas le cas, mais comme je ne sais pas de quoi traite la pédagogie, je n’en perçois pas le caractère concret. J’ai entendu parler de plein de choses, mais tout s’entrechoque dans ma tête. En fait, le livre s’adresse à des pédagogues.  Je n’en suis pas encore un.
Donc, forcément, je lis le manuel que j’ai dans les mains sans le lire. Je m’efforce de construire des cours, des leçons, de toute pièce, d’inventer moi-même une méthode. Je passe d’une chose à une autre. C’est moi qui dis des généralités. Je donne l’impression de ne pas prendre ma tâche au sérieux.
Les élèves comprennent rapidement qu’ils perdent leur temps à mon cours. Et, forcément, des problèmes de discipline se posent, lesquels finissent par m’obséder. Comment sévir? Comment punir? A quel titre? Pour cela, il faut un motif, une raison. Quand je me fâche, cela n’a aucun impact. Pourquoi cela en aurait-il? L’école, c’est punir à bon escient, mais, en l’occurrence, ce n’est pas les élèves qui ont des reproches à se faire. J’ai  l’impression que la matière est immense, ou incompréhensible.

D’un autre côté, je suis sous le charme. Tous ces jeunes qui rient d’un rien, qui s’amusent, qui se chamaillent, cela m’amuse. Certains vont même de l’avant, font des projets. Cela me fait du bien.

Que dire aux autres profs? Que, pour moi, enseigner représente une folie, que je n’y comprends rien. Je ne tiens pas à me placer sous leur coupe, à me laisser assommer sans réagir. Je n’adhère pas à une morale qui me paraît souvent toute faite. Le monde entier me semble à refaire. Inutile de leur parler de mes sentiments par rapport à la religion! je devrais d’abord commencer par m’informer un peu à son sujet. J’essaie de comprendre les conseils qu’on me donne.

Il faut préparer des cours, et je ne parviens même pas à me concentrer. Rien n’a de sens.

Je n’ai tout simplement rien à  dire. Ou, ce que j’ai à leur dire, il est hors de question pour les élèves de l’entendre. Je bluffe. Dans certains classes, le cours se transforme en spectacle.

Croire
Comment faire, comment dire quoi sans entrer en conflit avec l’institution?
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Pour moi, la religion catholique ne veut tout simplement rien dire. Ou je parviens pas à en dire quoi que ce soit. Que représente pour le mystère de l’eucharistie? Une farce? Un problème? Des petites clochettes qu’on agite, une nappe un peu jaunie, et des d’autres objets bizarres qui font désordre. Je devrais l’admettre, le dire, être honnête. Et, surtout, faire l’effort de me poser des questions à son sujet.
A propos du dogme, j’ai par contre une certitude. Le dogme, qu’est-ce que c’est, sinon une aberration, une source de confusion? Une clôture? Une nécessité pratique, sociétale?

J’aurais pu construire un cours à partir d’une série de questions.  Mais comment m’y prendre? Je me dis que je dois me reposer la question de l’existence, alors que je n’y ai jamais rien compris à l’existence. Que dire de l’engagement? Qu’il est à la fois merveilleux et impossible, toujours à contre-sens de ce qu’il s’agit de faire? Pour moi, en dépit de ses immenses qualités, l’Eglise représente, disons, un problème.Pas seulement l’Eglise. L’état, la société, l’enseignement lui-même. Tout. Comment parler de l’amour? Tout n’est-il pas une question de chance, de travail, de rapport avec l’environnement, tout n’est-il pas fonction de l’entourage? La religion, qu’est-ce, en fin de compte? Où trouver le moindre point d’appui? Qu’est-ce qui a un sens? Qu’est-ce qui n’en a pas? Comment faire pour ne pas se tromper de valeurs?

Je n’ai pas l’occasion de me poser longtemps la question. En juin 1986, le gouvernement conclut les accords dits de Val Duchesse. Je suis mis au rancart avec 3000 autres profs. J’ai l’impression que pour retrouver un emploi, un poste, des intérims, je vais devoir soulever des montagnes. Je préfère faire un voyage.

A mon retour, je ferai encore quelques intérims avant de renoncer définitivement à enseigner.

 

 

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