Régulièrement, la diabolisation des Chinois ou des Russes est à l’ordre du jour. Une telle attitude ne date pas d’hier. En ce qui concerne la Chine, elle date des guerres de l’opium. En ce qui concerne la Russie, de la révolution d’octobre 17. Certains motifs apparents de cette attitude ont disparu. On peut dire qu’ils ont changé. On peut dire qu’actuellement ce qui perturbe les puissances dominantes, l’Europe et les U.S.A., c’est davantage l’autonomie de ces états-nations que leur idéologie. Mais l’on pourrait tout aussi bien invoquer leur manque d’autonomie, ou encore des reliquats d’idéologie ou des pratiques critiquables.
Depuis une demi-décennie, c’est-à-dire après les attentats du 11 septembre, les médias français notamment se sont lancés dans une campagne médiatique de calomnies relativement terre-à-terre contre la Chine. Les propos ne sont plus subliminaux, mais directs. Des marchandises chinoises sont par exemple interceptées à la douane, jugées non conformes et renvoyées à l’expéditeur avec grand fracas. Caractéristique fondamentale de cette propagande : le subjectivisme, l’aplomb extraordinaire avec lesquels elle critique, elle transforme les faits et gestes, elle accuse les Chinois de faire ce que tous en général font. Ainsi, les Chinois ont-ils été vivement critiqués à cause de la rapacité dont ils auraient prétendument fait preuve en concluant certains accords avec les dirigeants Congo. En 2008, ils auraient ainsi obtenu une concession de deux millions d’hectares pour cultiver de l’huile de palme. Tout d’un coup, c’est la Chine, qui, au passage, est présentée comme une puissance agressive parce qu’elle s’efforce de disposer des ressources naturelles nécessaires à son développement en nouant des relations commerciales avec de nombreux pays. Mais un an plus tard, le président français lui-même conclut un accord pharaonique avec le président Congolais conférant aux industriels français des droits exclusifs sur l’uranium congolais : non seulement sur les gisements découverts, mais sur les gisements qui seront également découverts dans l’avenir. Bref, la lutte est chaude entre ces puissances pour le contrôle des matières premières, mais également pour faire simplement valoir leur point de vue. Il s’agit aussi d’un pugilat fait exprès notamment pour mobiliser les foules, pour nier certaines difficultés économiques internes, pour pouvoir invoquer de façon crédible, normale, certains arguments. Bref, il n’y a pas un jour où l’on n’accuse pas les Chinois d’avoir fait ou de faire quelque chose. C’est au point que, lors du G20 en avril 2009, il fut question de la réconciliation entre le président français Sarkozy et le président chinois Hu Jintao que le président américain Barack Obama seul a été capable de rendre possible. Auparavant, le dirigeant chinois avait évoqué des difficultés entre les deux pays, notamment liées à la controverse sur le Tibet et à la rencontre entre Nicolas Sarkozy et le Dalaï Lama à Gdansk en décembre 2008. Mais les Français ne sont pas les seuls en cause. Anglais et Américains critiquent les Chinois à tour de bras également. Le Pentagone estime que l’armée chinoise menace les équilibres régionaux tandis que l’un des principaux journaux libéraux américains, la revue Democracy, prêche une meilleure reconnaissance des régimes autoritaires. [2] Le lobby protibétain fait partie des créations sui generis par le département d’état et les services secrets américains dont l’obsession est in fine le démantèlement de la Chine sur un plan territorial en fait comme il en fut au cours du dix-neuvième et de la première moitié du vingtième siècles. Du reste, cette politique tibétaine date du dix-neuvième siècle. La propagande protibétaine a connu un pic à la veille des Jeux olympiques en 2008, au moment où tous les regards étaient tournés vers la Chine, ou allaient se tourner vers elle. L’histoire des relations entre la Chine et le Tibet ressemble à cette lutte entre le chat et la souris au cours de laquelle la souris échappe plusieurs fois au chat qui la rattrape chaque fois et puis qui la laisse échapper. Mais, en réalité, l’Occident a joué un rôle déterminant dans cette lutte, notamment en envahissant le Tibet en 1904.
La Russie est également critiquée à cause de sa politique dans le Caucase, ou de ses lacunes en matière de droits de l’homme, comme dans le cas du meurtre de la journaliste russe, Anna Politkovskaïa. Les motifs profonds de ces critiques, eux, demeurent. Les discours n’évoluent qu’en apparence.
La Russie semble représenter une menace, notamment à cause de son armement, de son économie, autrement dit de sa puissance sur le plan technologique et de ses ressources que convoitent les Occidentaux. La Chine paraît également représenter une menace. Le P.I.B. de la Chine a prodigieusement progressé à partir du début des années nonante. Est-ce à cause de la crise suscitée par la disparition du bloc communiste prosoviétique ? Actuellement la croissance du P.I.B. de la Chine avoisine les 10 à 15 pour cent chaque année, alors que les économies occidentales sont plus ou moins en récession. Le P.I.B. de la Chine est pratiquement équivalent à celui des États-Unis. Mais les économistes admettent que la Chine reste défavorisée sur énormément de plans par rapport à un pays comme les États-Unis. Mais les Chinois s’efforcent néanmoins de gagner des points par rapports aux États-Unis.
Il est évident qu’il y a plusieurs façons d’analyser la stratégie chinoise. Soit l’on admet que ce pays accède à une certaine égalité, et donc qu’il continue à progresser, soit l’on considère que toute diminution de l’écart qui subsiste entre la Chine et les pays Occidentaux représente un danger, un inconvénient. Pour le moment, les pays sous-développés et leurs gouvernements se débattent avec les usuriers, avec les banquiers, avec les marchands occidentaux [3], et désormais chinois, et, bien sûr, surtout, avec les organisations bureaucratiques internationales qui relaient principalement les points de vue des premiers, ce qui a incité Russes et Chinois, lors du dernier G20, à revendiquer une réforme des institutions internationales, et notamment une transformation du conseil de sécurité. Gageons que ce n’est pas pour mettre le tiers-monde à l’abri des appétits des multinationales ! Une décantation semble en train de se produire jusqu’à ce qu’on découvre les prochaines victimes, les nouveaux foyers de crise internationale. Darfour, Congo sont pour le moment sur la sellette, en ce qui concerne ce dernier, en dépit de son accession récente à la démocratie. Mais la croissance de la Chine, l’augmentation de sa puissance ne fût-ce que sur un plan régional, empêcheraient les puissances occidentales de tirer parti comme ils s’y attendent des crises politiques futures dans le tiers-monde notamment pour tenter de contrôler de nouveaux gisements de ressources naturelles. Les organisations internationales, les dirigeants occidentaux sont forcés de se recycler. La survenue d’une grave crise financière en 2008 n’est pas un hasard. Cette crise a permis, en tous les cas en Afrique centrale et australe, de rétablir l’influence des pays occidentaux contrecarrée par la Chine. Le cours des matières premières a chuté. Un pays comme le Congo, réputé être un scandale géologique, s’est retrouvé sur la sellette, ses minces espoirs de rétablissement, liés à un début de relance économique, étant radicalement remis en question. Coup sur coup, après cette crise, bien davantage dramatique pour le tiers-monde que pour les États-Unis, ou, en tout cas, pour le capitalisme américain, le président américain Barack Obama a tenté d’adresser un message d’apaisement aux autres dirigeants du monde lors du sommet des vingt pays industriellement les plus développés de la planète, lors du G20 de Londres. Toutes les puissances politiques et économiques, les états, furent appelés à l’avenir à jouer un rôle, à coopérer dans la paix pour résoudre les graves problèmes auxquels est confrontée l’humanité dans son ensemble. Écraser la Chine ne semble plus l’objectif recherché. Il s’agirait plutôt de s’appuyer sur elle, de coopérer avec elle. Certains se sont imaginés que la mondialisation allait enfin permettre d’imposer un nouvel ordre de valeurs pacifiques, sinon progressistes. Le président Barack Obama prêche actuellement le dialogue. En attendant, la guerre se poursuit en Afghanistan. Le Pakistan est menacé. Il s’agirait de normaliser les choses pour tenter de faire accepter la situation nouvelle, favorisant un redéploiement économique occidental. En fait, la plupart des points de vue invoquant la réalité des progrès entrepris sont des poncifs. Que signifie le revirement actuel de l’administration américaine ? Ce n’est pas en alignant des thèses les plus insignifiantes les unes que les autres que l’on suscitera l’évolution dans un sens positif espérée, comme l’explique Naomi Klein. [4] De telles perspectives sont très différentes de celles auxquelles on croit avoir affaire. Peu de gens savent en fin de compte dans quel monde ils vivent.
À l’époque de Georges Bush, jusqu’en 2008 environ, des régimes comme celui des Talibans ou celui de Saddam Hussein, ou comme le régime Iranien, ou Soudanais, ont paru se braquer, et se sont retrouvés sur la sellette, au bord du gouffre. La guerre a éclaté. Plusieurs fois aussi, la guerre a failli éclater. Dans le cas de Bush, on dirait que les États-Unis ont fabriqué certains faits de toutes pièces pour pouvoir agir. Agir dans quel sens, sinon dans l’objectif de punir, ou plutôt de réduire à l’impuissance des régimes politiques défaillants, ou rendus fous, qui menacent l’humanité qu’il s’agit dès lors de défendre. Mais les deux régimes en question, le régime des Talibans en Afghanistan et le régime de Saddam Hussein en Irak ont tous les deux été soit mis en place soit systématiquement soutenus pendant longtemps par les États-Unis qui leur ont notamment procuré de grandes quantités d’armes. Le président américain Georges Bush a spectaculairement et militairement attaqué ces deux pays et les Américains et leurs alliés les ont occupés sans coup férir. L’Occident a prétendu avoir affaire à une sorte de facticité dangereuse et ceci en a structuré la stratégie. Ensuite, divers éléments ayant perdu leur cohésion, il devint impossible de persister à entrer en conflit avec le monde, et une nouvelle chaîne d’interactions se sont succédées. Ce qui inquiète le plus actuellement, c’est le blocage des élites des sociétés occidentales, leur encrage forcené dans un type de logique, de rapport, lequel engendre évidemment d’autres blocages, de la part d’autres peuples, d’autres dirigeants. Leurs raisons, systématiquement, universellement proclamées normales, en partie invisibles, risquent d’embarquer toutes les résistances comme un tsunami. Or, de plus en plus, l’objectif final de la stratégie politique et économique occidentale semble l’étouffement, l’écrasement, l’anéantissement de la puissance chinoise, en tout cas sur un plan économique. L’O.T.A.N. occupe l’Afghanistan, et les États-Unis, l’Irak. Finalement, on découvrira que le président Georges Bush a servi à quelque chose ! Et Barack Obama, le président américain actuel ne servirait qu’à démentir opportunément certaines évidences, qu’à imposer celles qui sont nécessaires pour pouvoir poursuivre sur une telle voie. Il faut s’attendre à ce que les Occidentaux fondent sur d’autres proies, sur d’autres régimes prétendûment indociles avec de meilleurs motifs encore. La société serait ainsi faite. Il ne s’agit pas d’en débattre. Nulle transformation fondamentale en cours. L’absence d’état d’âme de ceux qui prétendent obsessionnellement détenir le monopole de la critique des élites et en recherchent fanatiquement l’appui, le soutien, leur conformisme provoquent la stupeur.